Reviens, Léon...

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Samedi 17 mai 2008




Monsieur H. a une tête de psychopathe.

C’est un peu normal, vu qu’il est schizophrène, paranoïaque et qu’il prend à peu près autant de cachetons que les petits copains de Jack Nicholson dans Vol au-dessus d’un nid de coucous.

Monsieur H. a une démarche de zombie en goguette, c’est-à-dire qu’il titube un peu à chaque pas, mais qu’en même temps, il a tout le temps l’air d’un touriste Ukrainien sur la Place du Trocadéro, les mains dans les poches, le nez au vent, les lèvres étirées en un perpétuel sourire béat (d’aucun diraient « niais », mais ce serait insultant pour les Ukrainiens, qui ont quand même inventé les pirogui et les pirojki)

Quand il a rencontré ma stagiaire pour la première fois, monsieur H, j’ai bien vu qu’il se passait des trucs pas nets dans sa caboche de Norman Bates sauce piquante.

Dès qu’il a posé les yeux sur elle, à la cafétéria, ils ont fait des mouvements bizarres (ses yeux). Comme si Véronique et Davina s’étaient subitement retrouvées coincées derrière ses pupilles et qu’elles avaient décidé de faire toute une émission de Gym Tonic en accéléré.

J’ai trouvé ça louche, limite flippant, mais j’ai rien dit, parce que les stagiaires, c’est quand même vachement impressionnable et qu’il ne faut pas les faire fuir dès le premier jour, sinon c’est mort pour les cafés, les photocopies, les corvées de chiottes et la promotion canapé.

Monsieur H s’est avancé vers Clémentine (c’est ma stagiaire) avec la main tendue et le sourire du Joker sur sa face de lune. On se serait cru dans une scène de L’invasion des profanateurs de sépultures, et je m’attendais presque à ce qu’il dise (avec une voix robotique) : « Salutations, Terriens, serrez les fesses et respirez à fond, ça va faire mal ».

Mais au lieu de ça, il a chopé la petite main de Clémentine et il l’a serrée bien fort en disant élégamment :

- Bonjour, je m’appelle H, j’espère que vous allez bien, on ne se connaît pas mais c’est dommage, vous êtes nouvelle ? Je fais très bien le gaspacho et les roulés au fromage.

Clémentine, tu t’imagines bien que ça l’a un peu prise au dépourvu, surtout le coup du gaspacho, parce que monsieur H, il a pas vraiment une tête à préparer le gaspacho, plutôt à découper des animaux vivants pour s’en faire des cache-sexe.

Comme il continuait à lui serrer la main très fort, j’ai eu pitié, surtout qu’il n’a pas toujours les mains très propres.

- Vous pouvez lâcher, monsieur H, une poignée de main c’est pas un bras de fer, non plus.

Il m’a à peine calculée, me jetant le regard le plus vide et le plus transparent qu’il pouvait produire, mais il a lâché.
Clémentine, elle lui a fait un sourire tout gentil, l’innocence même, la fille bien élevée qui veut devenir infirmière parce qu’elle aime prendre soin d’autrui (et quand j’y pense, Ségolène Royal a dû prendre des cours avec une infirmière, c’est pas possible autrement), et puis elle s’est présentée.

C’était y’a trois jours.

Depuis, Clémentine, elle vit un enfer.

- Mademoiselle Clémentine, je vais me retrouver malade tous les jours. Comme ça, je passerai mon temps à l'infirmerie.
- C'est ça, monsieur H, c'est ça.
- Mademoiselle Clémentine? Je crois que j'ai une dent carriée, ça me lance, z'auriez pas un Doliprane?
- Voyez ça avec l'infirmière, monsieur H.
- Mademoiselle Clémentine, je me suis tordu le pied, vous pourriez m'examiner?

Et c'est comme ça environ dix fois par jour.
Et en plus, ce con, il nous suit à la trace, un putain de chien de chasse!
Tu peux être sûr que si on se retourne, quel que soit l'endroit où on se trouve, ben il est là.
A la cafétéria.
Dans le hall.
Dans un couloir.
Dans la cour.
Sur la terrasse.

Au début, je trouvais ça marrant, mais je t'avoue que là, j'ai l'impression qu'on fait un remake d'Halloween, avec monsieur H dans le rôle de Michael Myers, et ça le fait moyen.

Surtout depuis qu'il a balancé à Clémentine,hier matin:

- Je me sens pas très bien. J'adorerais que vous  preniez ma température.

Moi, j'ai failli faire une fausse-route avec le café que j'étais en train de boire.
Clémentine, elle a fait sa pomme de blonde naïve et elle a répondu, avec un grand sourire:

- Pas de problème, on a un thermomètre auriculaire tout neuf.
- Auriculaire?
- Ben oui. Qui se met dans l'oreille, quoi.
- ....
- Vous voulez toujours que je vous prenne la fièvre?
- ....
- Alors?
- Non. J'me sens mieux. Je crois.

Il a fait un demi-tour quasi militaire et il s'est barré.

Moi, j'étais épatée, parce que je m'attendais pas à ce que ma stagiaire réagisse comme ça au bout de trois jours seulement. En règle générale, quand tu débarques dans un Foyer rempli d'anciens SDF alcooliques et toxicomanes, dont la moitié sont des cas psychiatriques, t'as un peu les miquettes et tu rases les murs pendant deux bonnes semaines. Alors si, en plus, une espèce de dégénéré à la Hannibal Lecter te demande de le sodomiser avec un ustensile médical...

Clémentine, je lui ai tapé sur l'épaule et je lui ai glissé:

- Dis donc, t'apprends vite, toi!

Elle m'a regardé avec cet air presque niais, ces yeux tellement doux qu'on se croirait face à un ruminant placide et mentalement limité. Sauf que dans ses yeux à elle, il passe (je l'ai remarqué depuis cette histoire) des éclairs de malice, un p'tit vent de folie, le genre de signes qui te laissent penser que cette môme est beaucoup plus futée qu'elle veut bien le laisser paraître...

- Bah, tu sais, ce genre de gros pervers, quand ils te demandent de les enculer avec un thermomètre au mercure, il suffit de recentrer le débat loin de leur trou du cul, ça les calme aussi sec qu'un bon bol de bromure.

Eh!
Je croyais devoir me traîner Bridget Jones et Candy pendant un mois, et en fin de compte, je vais avoir Clarice Starling et Patsy Stone!
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Vendredi 16 mai 2008




J'avais pas spécialement envie de faire un post en lien avec la Journée de Lutte contre l'Homophobie.

N'y vois rien de mal (ou bien si, comme tu veux).

Comme pour la journée de la Déportation ou la journée de Commémoration de l'abolition de l'esclavage, moi je suis toujours un peu dubitative, limite indifférente, parce que (je te l'ai déjà expliqué par là, je crois) je préfère commémorer tranquille dans mon coin.
Et ça vaut pour la Journée de Lutte contre le Sida, aussi bien que pour la Journée contre l'homophobie (putain, j'ai placé cinq fois le mot "journée", tu imagines la place qu'il faut, sur un calendrier grégorien, pour arriver à caser toutes les luttes, les célébrations, les larmiches, les costards-cravates avec balai dans le cul et drapeau français en bandoulière...)

Moi, je suis la quintessence de l'individualisme forcené, un bonheur de capitaliste post-moderne diraient certains, parce que j'aime pas les foules, les mots d'ordre, les engagements collectifs, bref, je suis allergique aux effets de masse, même quand ils partent d'un constat bien réel et d'une intention fort louable.

Du coup, pour la Saint-Sida, par exemple, je préfère inviter mon pote Fred au restaurant et parler de tout, entre la poire et le fromage, sauf de ce putain de virus qui le ronge.
Alors bon, j'avoue, j'achète pas le Pin's à deux euros.
En même temps, j'estime qu'avoir passé deux ans dans un service d'immunologie me donne le droit d'affirmer à tous ceux qui, horrifiés par mon inconduite totalement égoïste et méprisable, me font les gros yeux, que quand ils auront accompagné deux ou trois malades du Sida en fin de vie, quand ils les auront baignés, habillés, câlinés et, à la fin, toilettés pour le dernier voyage, ben on pourra peut-être causer "solidarité" et "engagement".

Mais je m'égare.

Je te parlais de mon hésitation à écrire sur la Journée de Lutte contre l'Homophobie.
J'y ai réfléchi deux minutes (pas plus, sinon y'a surchauffe), et puis je me suis dit que j'avais plutôt envie de te parler de la non-homophobie.

Je sais pas, je trouve ça sympa aussi.

J'avais écrit deux petits billets, l'année dernière, alors si tu permets, je vais simplement te les remettre là, en-dessous, ça m'évite d'avoir à me creuser les méninges, et de toute façon, j'ai pas mieux pour illustrer mon propos.



Premier épisode: Le passage obligé  au service "Education" de la mairie.

Déjà, inscrire son môme à l'école pour la première fois, ça a quelque chose d'émotionnant, voire de bouleversif...mais quand, en plus, il manque pas mal de justificatifs, de paperasse de base, et qu'on rentre dans la catégorie "homoparentalité" (vachement à la mode, ce mot!), le trouillomètre augmente encore.

- Bonjour.
- Grrrgnnn jour' ...
- C'est pour une inscription?
- Grrrgnnn voui.
- Vous me donnez les pièces du dossier, s'il vous plait.

Je tends une liasse de documents...aïe, putain, j'ai pas de facture EDF, pas de facture de téléphone, comment j'explique ça à la fonctionnaire de base qui se trouve là, devant moi? Elle va me coincer, ça fait pas un pli.

- Vous avez des justificatifs de domicile?

Bingo.

J'explique.
J'explique que le Nid Douillet est en cours d'achat...depuis plus de six mois...que la promesse de vente est signée, promis, craché...qu'on va traîner le  notaire en justice, lui faire bouffer du munster par les trous de nez, l'obliger à écouter "I Muvrini" en quadriphonie, tellement il nous fait chier...Que voilà, tenez, y'a l'offre de prêt de la banque...z'avez vu tous ces zéros, hein, ils sont sympa, à la banque...

- Mais c'est pas votre nom, là, sur les papiers de la banque?

Non, je sais...non. C'est que...c'est ma chère moitié, ma keupine, ma meuf, la femme de ma vie, mon z'amour tout doux qui achète...moi chuis celle qui squatte, la pièce rapportée, le coucou dans le nid, quoi...

- Mais la petite, c'est la fille de qui?

Embrouille, embrouille, vous avez dit "embrouille"?

- Ben...la mienne.
- D'accord. Attendez deux secondes.

La fonctionnaire s'en va causer avec sa collègue. La collègue, c'est la prochaine étape du parcours. C'est elle qui va inscrire mon troll...ou pas.
Angoisse.
Retour de la préposée. Sourire.

- Bon, j'ai expliqué le dossier à ma collègue. Vous passez à côté? On va procéder à l'inscription. Et puis, soit dit en passant...pacsez-vous, ça en vaut la peine.

Quoi? QUOI? Ayé? Comme ça? C'est tout? Pas d'interrogatoire serré, pas de sourcils qui se froncent? Pas de questions ambarrassantes et ambarrassées? "Pacsez-vous"...avec un clin d'oeil amical, en prime...

Je passe au guichet, toute molle, dans du coton. Hop, hop, on remplit les formulaires.

- Pour la fiche scolaire, en personne à prévenir, je mets votre compagne dans la deuxième case, hein?

Je reste coite. "Compagne". Ouais, c'est bien ce qu'elle a dit, ma "compagne", putain ça fait tellement plus chouette que "partenaire" ou "amie"!

- Viiiiiiii....
- Bon, voilà, c'est fait. Vous n'avez plus qu'à prendre rendez-vous avec la directrice de l'école pour faire connaissance et en apprendre plus sur les horaires et le fonctionnement. Voilà, voilà. Bienvenue en Seine Saint-Denis, et bonne journée!

Scotchée, je suis.
Moi qui voyais, sur la gueule de l'employée de mairie, le conformisme et la connerie de base...
Moi qui m'attendais à tomber sur des petits fonctionnaires mesquins, bourrés de préjugés...
J'en suis pour mes frais, et j'ai intérêt à balayer un bon coup devant ma porte.

Deuxième épisode: L'étape "meet the teacher".

Muriel, c'est la directrice de l''école de Poupon la Peste, institutrice, l'illustration parfaite de la zen-attitude, la douceur incarnée, la gentillesse toute en chair.

Qui semble avoir connu des situations parentales autrement plus compliquées que la nôtre (genre "le père de mon enfant est un alien from out of space", ou bien "j'ai changé de sexe, je suis plus la mère mais le père, aujourd'hui").

Muriel, donc, qui accueille ma gosse sans sourciller, sourire jusqu'aux oreilles, comme si elle voyait des couples de même sexe toute la journée dans son école. Et c'est p't'être le cas, va savoir? Ils sont partout, aujourd'hui, brrrrrr....

Et l'autre troll, un peu timide au début, et puis qui se lache dès qu'elle voit le Trésor, le Saint Graal, la Récompense Ultime: Une bibliothèque. Et vas-y que j'te farfouille là-dedans, tu parles d'une trouvaille, des bouquins partout, des petits, des gros, des imagiers, des histoires de Popi, des rouges, des bleus, des jaunes...

- T'as vu? Un livre de dinosaures!

Et que je t'explique par le menu à la maîtresse qu'il y a des dinosaures "carnivores", et d'autres qui sont "herbivores", et que les dinosaures "ça pond des z'oeufs".

- Dites, c'est chouette, elle est très éveillée, cette petite...

Tu l'as dit, Mumu, tu l'as dit. Alors, tu l'adoptes? Elle te plaît?

- Bon, on se revoit en juin? Journée "portes ouvertes", vous visiterez l'école en entier, avec les autres parents.

"Les autres parents". Tout simplement.

Muriel, si tu lis ces lignes, sache que je suis ta plus grande fan.
D'ailleurs, je vais instaurer une journée de Lutte contre le foutage de gueule envers les gentilles instits' un peu enrobées qui dansent en costume de sheriff sur de la country music de merde pour faire marrer les minots au carnaval de leur chouette école.
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