Reviens, Léon...

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Jeudi 30 août 2007

Bon, c'est un peu un private-post, alors désolée (en fait non, je dis ça pour la forme, je ne suis JAMAIS désolée).

D'autant plus que la personne concernée ne lit pas ce blog, et heureusement, vu les costards que je lui ai déjà taillés dans ces pages (je vous vois déjà parcourir les anciens posts, bande de gnoufs, foutu syndrôme de l'accident au bord du périph'...tout le monde ralentit pour regarder, z'avez remarqué?)

Ben, voilà, ça fait un an pile poil, un an déjà...

Chère Machine-Truc (si je mettais ton vrai prénom, personne ne me croirait), un an que tu m'as larguée comme une merde pour une jolie moufette qui, elle, t'a envoyée chier deux semaines plus tard (et après, on refuse de croire que chez les gouines, c'est Dallas...), alors j'ai carrément envie de fêter ça, vu que si tu m'avais gardée, jamais je n'aurais rencontré Sam Fisher (de l'art subtil de ne pas mettre sa chère moitié en pétard quand on évoque le souvenir d'une ex...)

A la tienne, Machine! Sans rancune, hein? Je t'avais écrit cette bafouille, et là j'ai envie de l'exposer au grand jour.

Et au fait, Sam? Tu te souviens de ce que tu m'as dit devant "Eternal sunshine of a spotless mind"? Que si tu m'effaçais, tu effaçais tout?

Ben, si t'étais pas là, tout ce que je dis dans ce texte à la con n'aurait aucun sens.


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Assise à la table du fond, dans un troquet suffisamment minable pour me plaire, je dévisageais une blonde humide aux rondeurs attirantes, posée là devant moi, sur un sous bock en carton qui s’imbibait lentement de rosée de malt.

Ma bière ondulait comme une danseuse orientale à travers les foutues larmes qui persistaient à sortir de mes yeux. Elles ne « coulaient » pas, elles ne « jaillissaient » pas. Non, elles sortaient, tout naturellement, comme s’il y avait eu derrière mes paupières des rivières entières de chagrin tranquille qui prenaient, avec une évidence déconcertante, le chemin de mes joues. Nous pleurons avec nos yeux, c’est tout ce que nous pouvons faire, mais ce soir-là j’avais l’impression de pleurer avec tous les pores de ma peau, de pleurer, comme on dit, toutes les larmes de mon corps. Il y avait quelque chose d’étonnant, dans ce flot ininterrompu. J’avais la sensation que tout ce qui se déversait par le coin de mes yeux le faisait par défaut, par dépit. C’étaient des mots liquides, les mots qui n’avaient pu trouver le chemin de ma bouche, qui avaient buté sur mes cordes vocales comme des oiseaux qui se cognent aux barreaux de leur cage en essayant de s’envoler. Putain de prison…

Mes larmes disaient : « L’être est une maison…on est tous des architectes en costard cravate, des charpentiers puant la sueur, des maçons en bleu de travail avec la raie des fesses à l’air, et au final, on est aussi le banlieusard paumé, ou le bourgeois propre sur lui, ou le hippie attardé, ou le gentil fou, qui va venir crécher là, dans ces pièces qu’on a laborieusement bâties, aménagées, décorées avec ce qui fait que nous sommes ce que nous sommes…tant bien que mal… »

Elles disaient : « Je suis une petite bicoque perchée en haut d’une colline…regarde, les murs sont un peu de traviole, la peinture s’écaille par endroits…rien de bien folichon, en somme…mais je suis plus près du ciel, les nuages glissent presque sur le toit. Le matin, y’a des oiseaux qui viennent picorer et gazouiller devant ma porte.

Viens, on monte au grenier…un grenier poussiéreux mais réconfortant. Le soleil y glisse un rayon par beau temps, ça fait comme des milliards de petits points dorés qui tourbillonnent dans l’air. Voici mes vieux 33 tours, la musique de mon enfance, la bande originale de mon film, les Dire Straits, les Peter Gabriel, les Berruriers Noirs, David Bowie, Simple Minds, Lou Reed…les milliards de notes qui me bercent. Dans ce coin, des tonnes de photos…souvenirs et cicatrices…mon premier baiser, ma première gamelle. Les feux de camp à la lisière des bois, enveloppée dans une couverture râpeuse, à écouter mon Louis raconter une histoire de fantômes. Les bâtons de colle « Uhu » et les flacons de Tipex. Mes chutes de vélo. Mon premier hamster, et mon cœur crevé de gamine quand il m’a claqué dans les mains, un matin de décembre, juste avant de partir à l’école. Le petit vermicelle tout chaud de Jean-Marie dans ma main, une nuit, alors qu’on jouait au docteur. Le cercueil de ma grand-mère qu’on descend dans une fosse, et tous ces vieux debout autour du trou, avec leurs drôles de tatouages sur le bras. La pluie sur les carreaux du salon, et moi, avec mes Playmobils qui attaquent une diligence dans une savane de plantes vertes piquées à ma mère. Karine dans mes bras, confiante et abandonnée, et moi brûlant de lui voler un baiser, un seul, mais n’ayant pas l’estomac suffisant, du haut de mes quatorze ans, et pourtant mon estomac me semble immense, tout rempli qu’il est de papillons virevoltants et fous. Ma première tentative de BD, Loïc aux pinceaux et moi au scénar, une histoire de guerre du Vietnam qui finit bien. Le Grand Bleu, les dauphins, quand je serai grande je serai Jacques Mayol. La voix de ma mère, inventant des histoires du soir qui sont comme des paquets bien emballés, excitants, tout beaux, brillants de nouveauté. La voix de mon père et son odeur de rhum, de cigare, d’homme. Son sourire si rare, qui est mon soleil de petite fille de trois ans. Mes ambitions de journalisme, d’ethnologie, mes rêves d’Amazonie. Denise et moi, chantant « Dream a little dream of me » sur un quai de Seine illuminé en plein été, et les passants qui nous offrent une glace, un coca ou une petite pièce. Ma première guitare, réplique de celle d’Eddie Cochran, avec laquelle je frime en plaquant laborieusement trois accords de blues. L’odeur presque érotique des chevaux, leur fougue et la sensation de liberté que j’éprouve quand ils me portent. La mer, le ressac en Bretagne, notre petite bande jouant à la guerre avec des mitraillettes en plastique et un vrai casque américain du Débarquement. La guerre, avec des mitraillettes pas du tout en plastique, à travers l’écran de ma télé, le sang et les bombes, la mort, dis maman, pourquoi ils font ça ? Ma télé, justement…Casimir et Candy, Albator et Goldorak. Un verre de Tang, la boisson la plus chimique de la foutue création, et un Mister Freeze, goût Coca…

 

Viens, on descend quelques marches…gaffe à la tête, y’a une poutre ici…

Nous voilà dans ma chambre. Elle est toute simple, ma chambre, un lit confortable, une couette en plumes, un petit bureau…mais regarde comme elle est bondée ! Y’en a, du monde ! Mes mômes, mes petits lapins fous, avec leurs grands yeux avides et leurs sourires décalés, avec leurs cris qu’on explique pas et leur tendresse un peu agressive…mes potes, ceux d’hier qui sont restés, ceux d’aujourd’hui qui seront aussi là demain…mon Grand Couillon à la coupe de hérisson, avec ses pulls tout moches et ses ongles rongés jusqu’au sang, ses silences pas pesants et la douceur de sa voix, mon radiateur de l’âme, le pilier qui me soutient quand je manque me casser la figure, la main que j’attrape quand je me noie…mon Louis, encore et toujours, ainsi soit-il, mon partenaire de flipper, mon plus grand lecteur, mon oiseau de bon augure, pétomane à ses heures, fou de films d’horreur et éternel ado…Ma tribu, mes éclopés et mes géants, mes chieurs et mes anges, mes mectons et mes gonzesses.

Sur le bureau, y’a mes envies et envois…mes folies douces, ma raison dure…mes soixante-dix battements par minute…

Mes bières en terrasse avec les copains, mes balades en solitaire dans le Paris des noctambules, mes coups de foudre pour d’obscurs musiciens de couloir de métro. Mes batailles de western moderne avec les gamins d’un square, les coups de pistolet à bouchon et les cris des indiens en culottes courtes. Le désert d’Egypte et la moiteur de Bangkok, les rues de La Havane et leur odeur d’ordures, de palmes fraîches et de mer Caraïbe. Mes appétits, mes dégoûts. Mes moules frites, mes moelleux au chocolat arrosés de crème anglaise, et aussi l’odeur des choux de Bruxelles qui me donne la gerbe. Ma guitare et mes disques. « Tout sur ma mère » en DVD, à côté de « Birdy » et de « Alien ». Mes vivants et mes morts, aussi.  Mes mots, mes maux…

 

Je t’emmène à la cave…y’a pas de lumière parce que je n’y descends presque jamais. J’y range mes banalités, mes platitudes, mes jours de grisaille sans cafard, mes mauvais pinards, mes écrits pourris et mes copains dilués dans le temps, mes amours sans queue ni tête et mes haines apaisées.

 

Derrière la maison, il y a un vieux puits, moellons recouverts de mousse. Avec un seau en bois qui se balance au gré du vent…c’est là que je jette ce qui me fait mal, ce que je ne veux pas garder, ni même regarder. Mais c’est aussi là que je viens tremper ma plume, dans cette eau croupie et nauséabonde. Je plonge parfois le seau tout au fond et je remonte ces miasmes, je les respire, je m’en imprègne. C’est vrai que ça me donne la nausée parfois…mais alors, mon stylo glisse sur la page blanche avec passion, presque avec violence, et je transforme ces relents fétides en parfums d’été, j’en fais des colliers de fleurs, des chants d’amour, des instantanés de vie, je les sème aux quatre vents… 

 

C’est mon foutu intérieur…ça m’appartient, c’est mon chez-moi…la porte n’est pas fermée, pourtant, j’y ai pas mis de verrou, il suffit de se glisser dans l’embrasure…encore faut-il en avoir l’envie, c’est pas évident, au premier coup d’oeil…c’est tellement plus attirant, une baraque qui en impose, avec des dizaines de fenêtres, des moulures, une façade travaillée…une grande baraque qui met sa charpente en bandoulière, qu’on a pas besoin de visiter avec prudence, devant laquelle chaque soir, y’a des feux d’artifice, de la musique, des teufs et des meufs, de l’absolu ostentatoire, de la souffrance offerte à l’œil et de la passion à chaque étage…faut du trash, faut du cash, faut du rentre-dedans, faut que ça pète, faut que ça bouge, faut du mouvement… »

 

 

J’ai même pas fini ma bière. Je me suis rendu compte que mes larmes s’étaient taries d’elles-mêmes. J’ai laissé trois euros sur la table, je suis sortie du bar et je suis allée me remplir les poumons du bon air pollué de ma ville. J’ai pris ses odeurs en plein dans les narines, les kebabs, la pisse de chien, le parfum des filles, les marronniers, la fumée des clopes et la puanteur des clodos. J’ai eu envie d’écrire.

 

Je me garde ma p’tite bicoque, si ça ne te fait rien. Je n’y entreprendrai pas de grands travaux, je ne changerai pas la déco. Je ne transformerai ni mes cheveux, ni mes bonnes vieilles fringues. Et j’aime bien chercher mes lunettes, le matin, sur la table de nuit, et voir ma journée passer à travers les carreaux. Au final, c’est con, mais j’aime bien ce proverbe franchouillard :

« Mieux vaut un petit chez-soi qu’un grand chez l’autre »……

 

publié dans : Mon moi personnel, profond, du dedans
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Commentaires

Amen
commentaire n° : 1 posté par : Ghazouh (site web) le: 31/08/2007 08:52:54
itou
commentaire n° : 2 posté par : carine le: 31/08/2007 11:21:04
...
commentaire n° : 3 posté par : mary bee (site web) le: 31/08/2007 12:09:21
c marrant, chez moi y'a plein de trucs pareils...
commentaire n° : 4 posté par : boitafusible (site web) le: 31/08/2007 12:51:39
J'ai l'impression que sa se passe de commentaire.
Tout est parfait, rien à rajouter ou redire. Quoi que je dise rien ne me semble à la hauteur ou digne de cet écrit. 
Ton petit blog <> tu sais c'est un grand huit en quelques pages, les rires et les larmes, les larmes et les rires.
sincerement
Thea
commentaire n° : 5 posté par : thea le: 09/11/2007 19:05:57
que dire si ce n'est que je me retrouve actuellemnt a vivre avec quelqu'un un peu comme ton ex, et que ca m'a grave foutus les larmes aux yeux....
Mon chez moi a été construit, démolie, reconstruit tant bien que mal, et il est de nouveau assaillis par des coups de boulets destructeurs!
Je ne suis pas au bureau des pleures, alors ce sera tout pour aujourd'hui, mais mes felicitation, encore et toujours pour ton talent d'écriture.
commentaire n° : 6 posté par : ange le: 09/12/2007 16:09:39

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