Une petite pensée pour le Vieux
Félin, qui vous passe le bonjour et résume assez bien son état actuel dans le dernier mail qu'elle m'a envoyé.
Je vous résume le truc:
Elle est toujours enceinte.
Elle a quelques contractions.
Les constantes de Lazare-Moïse-Abraham-Schmoé sont bonnes, mais elle ne sait pas s'il a pris du poids ("ce petit fumier", comme elle dit, et c'est à ça qu'on reconnaît une future mère
exemplaire).
Elle doit se pointer à l'hosto aujourd'hui. Si le chiard a pris quelques grammes, elle rentre chez elle et continue à mater des épisodes de House M.D avachie sur son canapé comme une
baleine échouée sur la plage du Touquet en bouffant des Activia à la vanille (oui, la grossesse, ça constipe, accessoirement ça colle des hémorroïdes, mais avec Activia tu résous les deux
problèmes en même temps).
Elle essaie de penser à autre chose, histoire de ne pas être trop tentée d'aller loler sur les forums "Aufeminin.com".
A part ça, elle espère bien être présente au pique-nique, où ellecompte bien aussi "boire le verre de l'amitié
et le verre du blog et le verre de l'amitié bloguesque et le verre de rien", vu qu'elle est abstinente depuis neuf mois et que ça commence à la faire chier grave (oui, Vieux Félin est alcoolique
en plus d'être enceinte et bourrée d'hémorroïdes).
On l'embrasse, d'accord? Pour de vrai.
Quant à moi, j'ai toujours dit qu'il valait mieux prendre un chien.
Il y a toujours plusieurs façons de considérer un même évènement. Ils l'ont bien compris, dans la série 24 heures chrono: on a le choix entre trois ou
quatre angles de vues. Jack Bauer,
bien sûr (Jack rampe dans un égoût...Jack escalade la façade d'un building...Jack se gratte les couilles...), mais aussi le Quartier Général (Le QG en état d'alerte...Le QG en pleine
effervescence...Le QG fait la fête au pot de départ de Barbie, la reine de la photocopieuse...) et même les méchants (Les méchants font la prière car ils sont musulmans...Les méchants préparent
une petite bombinette près de la Maison Blanche en criant "Allah est grand" car ils sont musulmans...Les méchants vont chez Gibert acheter deux exemplaires du Coran car ils sont
musulmans...). Imaginez maintenant
une soirée au Palais Omnisport de Bercy. Imaginez deux caméras bien distinctes pour suivre, pendant trois heures, le concert d'Alicia Keys en direct. Pour la caméra 1, les appréciations objectives et le point de vue musical de la soirée,
zappez chez ma femme. Pour la caméra 2, c'est-à-dire tout le reste, sans objectivité aucune et dans le grand n'importe quoi, c'est par ici que ça se
passe. Plan large: Le Palais
Omnisport de Bercy. Une foule compacte attend, dès 19h, l'ouverture des
grilles. Odeurs de kebab bien gras et de gel pour les cheveux (bien gras aussi). Milliers de djeun's piaffant d'impatience (le concert est sponsorisé par Skyrock, et on va vite s'en rendre
compte). Des "meufs" d'à peine vingt ans, sapées comme ma cousine quand elle
va turbiner au Bois de Boulogne (ma cousine a du mal à boucler ses fins de mois), minijupes ras la moule et chemisiers "timbre-poste" (elles se les gèlent sévère mais elles font mine rien, c'est
beau la fierté) s'interpellent de portable à portable. - Karima? Putain mais tu fous quoi? Genre, ça fait une heure qu'on t'attend, genre, mais t'es où? Genre, faut que tu viennes, là, c'est la
fooooolie, trop déliiire, genre, c'est le kif total rien qu'à attendre, genre, on a troooop hâte que ça commence, genre, et pis y'a Fabrice qui va venir, ahhhh, chuis trooop love, genre, j'ai
déjà dit à Béa que si elle me le pique je la fume, genre, t'imagines, Fabriiiice à côté de moi au concert, genre, j'hallucine total, genre! Je sais pas où est Karima, mais elle devrait conseiller à sa copine d'aller louer un
cerveau. Genre. Gros plan sur ma
pomme: Je regarde cette faune légèrement rettardée mentalement avec, dans les yeux, cette petite flamme que Sam Fisher connaît bien. D'ailleurs elle me tape sur l'épaule, je me retourne et elle
me dit: - N'y pense même
pas. Je prends un air dégagé,
haussement d'épaules faussement j'menfoutiste: - Nan, mais qu'est-ce que tu vas t'imaginer? Elle ne me quitte pas des yeux: - Le pire, justement. Panoramique sur la foule qui s'engoufre enfin dans le POPB. Bousculades, agents de sécurité débordés, adolescents déjà bien excités ("J'la
kiffe trop à mort, Alicia, lol !"), quelques trentenaires comme nous regardent autour d'eux comme s'ils s'étaient trompé de concert (c'est vrai qu'on se croirait un peu dans la file d'attente
pour Lorie), alors on rentre oui ou merde? Oui, on rentre. On se
trouve des places vraiment potables (c'est pas à un concert d'Alicia Keys qu'on me trouvera dans la Fosse, d'abord je suis trop vieille, et ensuite je n'y descends que quand je vais voir le
Maximum Kouette). Traveling arrière sur les rangées de sièges en plastique
rouge qui se remplissent rapidement. Zoom sur deux mecs installés juste devant nous: Ils viennent de "réserver" huit places encore vides en se mettant chacun à un bout de la
rangée, et ils éconduisent tous les prétendants d'un "c'est pris" dédaigneux. L'une de ces deux têtes de bite dégaine son I-Phone et se met à jouer avec, ostensiblement, histoire que toutes les minettes décérébrées
qui transpirent leurs hormones puissent bien voir qu'il est équipé d'un gadget très cher et très inutile. L'autre, gras comme un cochon et ruisselant de sueur après avoir monté deux marches, s'applique à disposer des fringues sur les sièges
vides afin de faire croire qu'ils sont occupés. - T'as vu ces deux connards? Non mais t'as vu? - Hon-hon. - 'Sont
pas gênés, hein, ces branleurs! - Mmmm. Je ferme ma gueule, parce que je vois bien que la
femme de ma vie n'en a rien à cirer, qu'elle attend Alicia Keys, que c'est tout ce qui l'intéresse (et elle a bien raison). Zoom sur la scène gigantesque, où un DJ habillé comme Fifty Cents mixe et sample de la merde.
Les fauves de la Fosse en redemandent en hurlant. Partout, des logos "Skyrock", ce qui explique pas mal de choses. Le DJ braille: -
C'mon, say YEAHHHH! Et le troupeau
meugle "YEAAAAAHHH!". On pourrait leur faire faire n'importe quoi, hein...y
compris chanter Le curé de Camaret debout sur un pied et la main dans le calecif. Et ça dure. Trente minutes, quand même. Des milliers de téléphones portables envoient des "Slt, sava? Lol! Je kif ta race! Céki? ptdr!" pendant que de pauvres intérimaires
habillés comme des clowns proposent aux spectateurs des programmes à quinze euros. Les deux bâtards de devant commencent à avoir du mal à bloquer leurs dix sièges, vu que les potes qu'ils attendent ne se sont toujours pas
pointés et que les gens commencent à trouver ça louche. 20h30: Entracte. L'écran géant vomit des pubs pour Coca, Mac Do et Nike. Les dates des prochains concerts défilent ensuite: Céline Dion, Raphaël,
Christophe Maé, Mpokora...Que du bon. Pas mal de soirées "cerveau à louer" en perspective. Y'a là un marché qui ne demande qu'à être exploité, moi je vous le dis. 21h: Alicia Keys entre en scène. Hurlements hystériques. Le concert, j'en verrai la moitié, vu que les connasses de devant (elles ont fini par arriver, en fin de compte) passeront leur temps à se
lever et à essayer tant bien que mal de remuer leurs petits cul osseux au rythme des chansons d'Alicia. Le problème, c'est qu'elles ont autant le sens du ryhtme que des otaries échouées sur une
plage, ce qui donne au final une sorte d'agitation épileptique assez semblable à de la tektonik (ta mère) ponctuée d'onomatopées bruyantes qui doivent être l'équivalent sonore des "ptdr" et des
"j'te kifamor". D'autant qu'à chaque
fois qu'Alicia remue ne serait-ce qu'un orteil, la salle toute entière fait des "Ohhhhh!" et des "Ahhhh!" admiratifs. Alicia fait deux pas de danse: "Ahhhhh!". Alicia dit "Hello Paris":
"Hooooo!". Alicia a une petite soif et boit un coup: "Hiiiiiii !". Alicia pourrait bien lacher une caisse au micro que la foule réagirait par un "Waahhh!" d'adoration. Au final, eh ben Alicia Keys elle est trèèèès belle,
elle chante trèèèès bien, elle donne évidemment envie de se réincarner en piano et comme dit Sam Fisher, y'a peut-être bien de la graine d'Aretha Franklin dans cette gamine. Mais moi, y'a pas photo, les grandes salles c'est pas
mon truc, j'étais définitivement plus à l'aise au Bataclan devant Pauline Croze. Sauf que là, la débile mentale qui hennissait "Pauliiiine", ben c'était moi.