Passe des heures à discuter avec des gens bien comme il faut, des électeurs disciplinés, lecteur assidus du Monde ou du Figaro, pas méchants pour deux sous mais quand même un peu cons, qui trouvent que Carla Bruni est une femme exceptionnelle, que les musulmans sont quand même des gens dangereux, que la Loi sur la Rétention de Sûreté n'est pas si mauvaise, qu'il y aura peut-être un attentat islamiste dans le RER à la rentrée et que c'est pour ça que l'engagement français en Afghanistan est important, que Johnny a eu bien raison de se barrer en Suisse parce que l'Etat nous pompe décidément trop d'impôts, que les SDF sont des loosers qui ont forcément une grosse part de responsabilité dans leur dégringolade sociale, et que la France ne travaille pas assez, d'où la nécessité de rayer un maximum de chômeurs des listes de l'ANPE s'ils ne font pas l'effort d'accepter un boulot de merde à cinquante bornes de chez eux.
Papote un peu avec ces gens-là, en essayant de garder ton calme, et surtout, ne réagis pas de manière épidermique quand on en vient à la question qui fâche:
- Mais pourquoi tu perds ton temps dans un centre d'hébergement social avec une centaine de chômeurs professionnels et d'immigrés clandestins, bordel?
Ne leur rote pas à la gueule, même si l'envie t'en prend subitement de manière irrépressible.
Ne leur tends pas ton majeur en ricanant.
Ne te mets pas à brailler les paroles de "j'encule", la célèbre chanson de Gogol Premier.
Non.
Au lieu de ça, fais preuve de pédagogie, dis-toi que rien n'est perdu, que même Robert Bidochon mérite d'être écouté quand il éructe ses conneries à l'oreille de Raymonde, qu'avec la fin du Tour de France, ils auront peut-être un ou deux neurones de disponibles, que Rome ne s'est pas faite en un jour et que putain, qu'est-ce que je serais mieux à lancer des cacahuètes aux bonobos du zoo de Vincennes.
Et puis ensuite, retourne au boulot et reprends ta petite routine.
Et là, tu tomberas sur Gilbert.
Gilbert et son air de chien battu.
Gilbert et son sourire de clown triste.
Au départ, Gilbert, tu le trouvais sympathique.
Surtout quand il t'a raconté un peu sa vie, son passé de patron de PME (une boîte d'informatique florissante, quelque part dans le Gard), ses quinze heures de boulot par jour, son impossibilité d'avoir des gosses (la faute à deux couilles improductives, t'a-t-il expliqué avec des larmes dans la voix) et puis le drame soudain, l'entreprise qui part en fumée à cause d'un concurrent jaloux et pyromane, le suicide de l'épouse pour qui c'était une déception de trop, et la dégringolade, l'alcool, la rue...
Gilbert, il t'a impressionnée, il t'a touchée, justement parce que c'est la quintessence du mec normal qui n'a pas eu de bol et qui est tombé dans la spirale de la précarité (c'est comme ça que les gens éduqués appellent l'ascenseur social quand il se met à descendre au sous-sol, ils disent "tomber dans la spirale de la précarité", c'est beau, c'est littéraire, c'est aussi recherché que du Marc Lévy récité par Christine Boutin).
Gilbert, il t'a raconté tout ça avec l'humilité d'un prix Nobel de la Paix qui se demande ce qu'il fout là, et ça, ça t'a bouleversé encore plus, parce que si c'était toi, tu sais que t'aurais chialé ta mère en te roulant par terre.
Et puis le mois dernier, y'a eu ce coup de fil auquel tu t'attendais à peu près autant qu'à une annonce de Bernard Kouchner déclarant qu'il repasse à gauche et qu'il faut fermer Guantanamo.
- Allô?
- Je suis bien au Centre Machin?
- Oui.
- Je voudrais parler à Gilbert.
- Mais...vous êtes qui?
- Sa femme.
Et là, c'est comme s'il se mettait à pleuvoir des harengs.
- Reuhhhhhh reuhhhhh! Kof kof!
- Vous toussez? Vous êtes malade?
- Non m'dame...surprise, plutôt. Figurez-vous qu'on vous croyait officiellement décédée.
- Première nouvelle.
- Même que votre mari nous a fait tout un sketch sur la facture des pompes funèbres qu'il n'arrivait toujours pas à payer.
- Dites-lui de me l'envoyer, je me ferai un plaisir de leur demander de repasser dans cinquante ans, vu que je suis pas tout à fait prête.
- .....
- Et tant qu'on y est, demandez à cet enculé quand est-ce qu'il compte m'envoyer les dix-huit mois de pension alimentaire qu'il me doit.
- Pension alimentaire?
- Pour ses mômes. Si tant est qu'il se souvienne qu'il en a.
- Ben...justement...
Et c'est là que tu commences vraiment à avoir mal au cul.
Depuis, le Gilbert, moins tu le vois et mieux tu te portes.
Sauf qu'aujourd'hui, il vient poliment frapper à ta porte.
Toujours avec cet air de brave type à qui on donnerait le Bon Dieu sans confession.
- Madame l'emmerdeuse? Bonjour. Vous allez bien? Dites, il me faudrait un justificatif médical.
- Pour quoi faire? Vous voulez prouver à la CAF que votre grand-oncle a été kidnappé par des extra-terrestres et qu'ils lui ont planté des sondes dans le cerveau?
- Vous m'en voulez toujours pour l'histoire de ma femme, hein?
- Qu'est-ce que vous allez imaginer? Nan, pas du tout, je me soucie de la petite santé de votre famille.
- Vous savez, je vous ai menti, c'est vrai, mais c'était parce que j'avais tellement honte de moi...
- Bien sûr. Comme le coup des yeux rouges provoqués par les cent kilomètres que vous faites chaque jour à la piscine, et pas du tout par les trente pétards que vous fumez entre huit heures du matin et minuit?
- Heu...
- Champion départemental de natation, hein? Mes amitiés à Laure Manaudou, qui doit être votre voisine de vestiaire.
- .....
- Bon, c'est quoi, cette histoire de justificatif?
Et de me tendre une convocation de l'ANPE, dans laquelle un bureaucrate quelconque le menace de radiation définitive s'il ne pointe pas sa petite gueule d'enfant de choeur à neuf heures pétantes, vu que ça fait déjà quatre fois qu'on lui demande de passer.
- Mais...c'était la semaine dernière, ce rendez-vous!
- Ben oui, mais j'ai pas pu y aller.
- Mais pourquoi?
- Ben souvenez-vous, je suis allé chez le toubib, j'avais la gale.
- La gale? Mais vous l'avez chopée y'a un mois, la gale!
- Ben c'est bien ce que je dis. J'avais la gale.
- Mais c'est pas parce que vous aviez la gale y'a un mois que vous n'avez pas pu honorer une convocation la semaine dernière, bordel!
- Ouais, mais en fait je l'ai rechopée, la gale.
- Tiens donc? Et quand ça?
- Ben...la semaine dernière.
- Bon. Et vous avez revu le médecin?
- Heu...Oui.
- Montez-moi l'ordonnance.
- C'est ça qui est ballot, vous voyez: je l'ai jetée.
- .....
Voilà.
Après ça, fais comme moi.
Et continue à t'engueuler avec des gens qui pensent que les RMistes et les chômeurs sont des branleurs, des assistés et des parasites sociaux, continue à leur démontrer, par A + B, qu'ils se fourrent le doigt dans l'oeil jusqu'au coude et que tu voudrais bien les y voir.
Continue.
Mais avant, n'oublie pas d'envoyer Gilbert faire un long stage chez les FARC au fin fond de la jungle colombienne (pendant qu'Ingrid bronze aux Seychelles), ou bien dans une mine de diamants en Afrique du Sud, ou encore dans une communauté hippie sous acide à Tegucihualpa, et assure-toi bien de lui avoir coupé les deux jambes, histoire d'être absolument certain qu'il ne pourra jamais retraverser l'Atlantique, et de lui avoir agrafé la langue à un exemplaire de n'importe quel pavé pondu par l'Abbé Pierre.




