Reviens, Léon...

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Mercredi 27 février 2008
Aujourd'hui c'est l'anniversaire de ma mère.

Ma môman.
Ma vieille.
Ma reum.
L'Emmerdeuse senior.

Ma mère, qui s'est mise à lire mon blog tous les jours.
Qui n'a pas compris qu'on pouvait laisser des commentaires, et qui, du coup, m'envoie des courriels de félicitations parce qu'elle prend des cours d'informatique et qu'elle manie de mieux en mieux la souris, même si elle m'appelle encore parfois pour me dire que c'est sûr, y'a un truc qui marche pas et que l'ordinateur a ourdi un complot avec la Livebox:
- Chérie, je sais que je t'embête...
- Pas du tout, maman, pas du tout.
- ...mais quand je veux aller sur Internet, ça me dit un truc en chinois.
- Et ça dit quoi?
- Heu...attends..."une erreur fatale est survenue au 23OEX1589, la mémoire est insuffisante parce que la mémoire est insuffisante".
- Ah.
- Oui.
- T'es sûre que t'as touché à rien?
- ...
- Ah.
- Je l'savais, que j'aurais pas dû cliquer sur ce truc, pourtant, je l'savais.

Ma mère, qui n'a trouvé à me sortir, le jour déjà lointain où j'ai fait mon coming-out, que ce cri du coeur:
- Mais où tu vas trouver des filles pour sortir avec? Où?

Et qui, une fois trouvé l'endroit idéal (une pôv' boîte toute pourrite mais avec des vrais morceaux de filles dedans), m'a presque mis un flingue sur la tempe pour que j'y traîne ma carcasse de gouine adolescente boutonneuse trop grosse et trop timide.
- Ah non, hein! Tu vas y aller, à ce...ce truc...où on danse...
- On dit "une boîte".
- C'est ça. Tu vas y aller, dans ta "boîte", et tout de suite.
- Nan.
- Pourquoi?
- J'ai la trouille.
- Mais enfin, de quoi t'as peur? Y'aura que des filles!
- Ben justement.
- Allez...
- Nan, j'te dis.

Elle m'a fait sa tête "je prends sur moi, t'as vu, je prends sur moi".
M'a donné un quart de Lexomil.
M'a littéralement foutue dehors.
Et c'est ce soir-là que j'ai embrassé ma première nana (accessoirement, j'ai aussi explosé ma vieille Peugeot 103 dans une cabane de chantier, vomi dans le caniveau à Bastille, fumé mon premier pétard, traité un passant de "gros con à tête de blaireau sodomite et pervers admirateur de Le Pen", pris une claque, donné une baffe, pris un pain, chialé comme une môme, pour finir par rentrer chez moi à cinq heures du mat' dans un caddie de Monoprix poussé par un clodo serviable).

Ma mère, donc.

Ma mère, qui ne m'a pas tenu rigueur des centaines de mots d'excuse bidons sur lesquelles j'ai contrefait sa signature pour me dédouaner des centaines d'heures passées à jouer au flipper chez Maurice alors que j'étais censée écouter "rosa pulchra est" avec monsieur Delange.

Ma mère, qui n'a jamais pu dire, pendant une réunion de famille houleuse à Yiddishland, cette simple phrase:
- Putain, mais vous me faites tous chier!
Au lieu de ça, je la vois se crisper quand sa frangine ou sa cousine se lance dans un monologue complètement con sur la droite, la gauche, Sarkozy, les Juifs, les prix à la consommation, la Sedonde Guerre Mondiale, la famille, les grands-parents, les couches-culottes ou le temps qu'il fera demain.
- Quelqu'un veut encore un peu de gnocchis? (je prends sur moi, t'as vu, je prends sur moi...)

Ma mère, que le moindre grain de poussière rend littéralement hystérique, que j'ai toujours connue balayette et pelle en plastoque à la main, en train de traquer le plus petit grain de litière féline qui se serait égaré sur le parquet, ma mère que les mauvaises odeurs (même imaginaires) poussent à ouvrir les fenêtres en grand, même en plein hiver, même quand la neige s'engouffre dans le salon et qu'on se croirait dans un remake des Misérables, avec moi dans le rôle de Cosette et elle dans celui de la rombière Thénardier:

- Maman, j'ai si froid!
- Oui mais ça PUE!
- Mais maman, j'ai si froid!
- Je sais, mais ça PUE!
- Maman, je vais tomber malade!
- Encore un tout p'tit peu...qu'est-ce que ça PUE!

Et malgré ça, ma mère...qui a supporté stoïquement la présence des mes huit tortues de Floride, de ma grenouille en terrarium, de mon hamster et de mes deux cochons d'Inde. "Je prends sur moi, t'as vu, je prends sur moi"...

Ma mère, qui pourrit-gâte sa petite-fille comme c'est pas permis, et on a beau faire, Sam Fisher et moi, on se rend bien compte que non, c'est foutu, définitivement mort, elle changera pas.

- Aujourd'hui, les filles, vous allez être fières de moi: Je lui ai RIEN acheté, à la petite!
- Cool, m'man.
- Ahem...
- Vas-y, crache.
- Ben..par contre...hier...enfin, vous voyez...on passait devant Monoprix...Chuis juste allée acheter du sucre et du café...Et pus c'est là que ta fille a vu...enfin...tu vois...
- Accouche, m'man.
- Eh ben, y'avait cette toute nouvelle collection de peluches "Le petit dinosaure"...Tu sais combien elle adore ce dessin animé, ta fille, d'ailleurs c'est tellement formidable, qu'une môme de cet âge se passionne pour la Préhistoire, les sciences, qu'est-ce qu'elle est précoce et intelligente, quand même...
- Abrège, m'man.
- Oui, bon, ben y'avait la peluche du gros dino un peu simplet, là...celui qui bouffe tout le temps...
- Et tu la lui as achetée aussi sec.
- Voui.
- ....
- ....
- Bon, ben c'est pas si grave.
- ....
- Quoi encore?
- Ben en fait, y'avait aussi celle du dino qui vole, tu sais, le petit avec une voix aigue...
- D'accord.
- Et aussi celle de la p'tite femelle dino, tu te souviens, celle qui fait la morale à tout le monde...
- D'ACCORD.
- Heu...t'es pas trop fâchée?
- Je prends sur moi. T'as vu comme je prends sur moi?

Ma mère.

Bon anniversaire, Mamele.
Je t'aime.
Tiens, j'te mets cette petite chanson que tu adores (je ne te demande pas pourquoi,, c'est encore un truc bien juif, ça, d'aimer des chanson
s qui fileraient le bourdon à un clown sous acide...)





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Mardi 26 février 2008
 
Je  me suis réveillée ce matin avec un foutu mal de crâne.

C'est chiant, les rêves, surtout quand ils se terminent mal...
Alors hop, j'ai pris un Doliprane, un café, et je me suis dêpéchée d'oublier toutes les conneries qui m'avaient pourri la nuit.

Evidemment, si la méthode Coué fonctionnait, ça se saurait, et les Français n'auraient qu'à se répéter "jusu'ici ça va...jusqu'ici ça va..." pendant que leur Président et son harem nous rejouent Docteur Folamour.

Pas moyen, donc, d'oublier ce fichu rêve.

J'ai alors couru chez mon psy (oui, les psys c'est chouette, on peut leur raconter n'importe quoi, du moment qu'on les paye, la psychanalyse parfois ça donne l'impression d'envoyer son cerveau aux putes, histoire de dégorger un bon coup ce qui encombre), pressée de m'affaler sur le célèbre Divan et de tout lui raconter, histoire d'y voir plus clair.

"Alors docteur, mon rêve commençait plus ou moins dans les année 60, en fait.
Y'avait toute une génération qui commençait à se poser des questions, qui descendait dans la rue pour demander la fin de la Guerre d'Algérie, la fin de la Guerre du Vietnam, ça bastonnait dans tous les sens, c'était une révolte de grande ampleur, limite ça faisait peur tellement ça remettait tout en question, j'vous jure!  Heu...en musique de fond, c'était Neil Young qui chantait Four dead in Ohio, les Who qui beuglaient My generation et Bob Dylan avec Blowin' in the wind...Y'avait même, en 1968, des centaines de milliers de personnes qui prétendaient que sous les pavés, y'avait la plage, dites donc...qui criaient "mort aux cons" et tout et tout, qui disaient qu'ils voulaient pas être comme leurs parents, des endormis perpétuels tout juste bons à marcher droit...Bon, en même temps, ils brandissaient un Petit Livre Rouge qui était en fait le Mein Kampf made in China, mais je crois qu'ils le savaient pas trop, à l'époque..."

"Après, docteur, je les revoyais, tous ces gens, les mêmes mais en plus vieux, dans les années 80 j'crois bien...
Ils avaient lu L'Archipel du goulag, ils avaient le pif bourré de cocaïne, ils venaient d'élire un cow-boy de cinoche atteint de démence d'Alzheimer à la Maison Blanche, ils s'en foutaient plein les poches en jouant à la Bourse, ils inspiraient à Tom Wolfe Le Bûcher des Vanités et à Brest Easton Ellis American Psycho...Ils étaient devenus cadres au PS ou au RPR...Comme le disait la pub, "les chaussettes ne se cachent plus", et putain, c'était plus que ça, rien n'était caché, hein, ni le fric, ni le brushing conquérant, ni les Westons...En musique de fond, c'était Born in the USA et We are the world, parce qu'il fallait bien faire semblant de se révolter encore, entre deux rails de coke et trois journées shopping chez Lacoste, et puis Russians de Sting et Nikita d'Elton John, parce que toutes les dictatures de l'Est se cassaient la gueule..."

"Mais c'est pas tout, docteur, comme si ça suffisait pas, j'ai aussi rêvé de leurs enfants!
J'me suis vue, docteur, moi, vous vous rendez compte? Et aussi tous mes copains, ah la vache, quand on bloquait le Lycée Henri 4 en faisant grève, quand on était des milliers à crier "Devaquet, au piquet! Monory, t'es pourri, y'a du sang sur ta copie!". Quand on portait tous des p'tites mains jaunes avec "Touche pas à mon pote" écrit dessus et qu'on chantait "Loin du coeur et loin des yeux, l'Ethiopie meurt peu à peu...", quand on manifestait contre l'Apartheid et contre le Front National...En musique de fond, y'avait Berrurier Noir avec Petit agité, U2 avec Sunday bloody sunday et Renaud avec Miss Maggie..."

"Et le pire, c'est quand je nous ai revus, aujourd'hui, docteur.
En train d'écouter Vincent Delerm.
De nous prendre la tête sur des questions hautement métaphysiques ("Mmmm...Je prends l'Ipod noir ou l'Ipod gris métal?").
De postuler, avec nos diplômes à rallonge après être sortis des meilleures prépas, chez Lagardère, L'Oréal, ou bien dans la presse, au Nouvel Obs, au Point, à L'Express.
D'acheter des appartements dans le 6e tout en applaudissant les "Enfants de Don Quichotte".
De donner dix euros à MSF tout en surveillant le cours de nos actions EDF comme le lait sur le feu.
De sortir nos flingues pour être sûrs que nos propres gosses iront bien à Henri 4, à Louis Legrand ou bien,  à l'extrême limite, à Charlemagne. 
Ou bien, au contraire, pour certains d'entre nous, de nous enrouler un torchon à vaisselle autour du cou en braillant "Vive Ahmadinejad, vive le Hamas, vive Chavez, vive Poutine, vive n'importe qui pourvu qu'il n'aime pas les Ricains, responsables, avec les Juifs, de tous les maux !", dans un énorme gloubiboulga idéologique gerbant où on enfourne tout et n'importe quoi, comme si on était tellement paumés qu'on était prêts à glorifier n'importe quels nouveaux "damnés de la terre" pourvu que ça nous redonne un semblant de conscience politique..."

"C'est grave, docteur?"

Bon, un autre psy m'aurait fait un sourire énigmatique (très important, le sourire énigmatique, pour un psy, ça donne de la contenance et puis ça laisse croire qu'on en sait bien plus qu'on en dit) et il m'aurait affirmé:
- Bon, ça vous fera quarante euros.

Mais pas le mien (c'est pour ça que je l'aime bien).
Il a éclaté de rire, sans déconner, il s'est marré comme une baleine, et il m'a dit:

- Eh ben, ça vous travaille, hein, le départ de Castro...

L'enfoiré.



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