Reviens, Léon...

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Jeudi 20 mars 2008

Chuis con, aussi, moi, d'avoir des potes qui ont plus de quatre-vingts ans.
Je les perds évidemment assez vite, et ça me fait un peu chier, surtout que j'ai pas le réflexe de les convaincre de me coucher sur leur testament.
Va falloir que je pense à draguer mes futurs amis dans les cours des maternelles.



Je l'appelle le Vieux Hibou.
J'en ai mis, du temps, à l'apprivoiser...Quatre-vingt piges, mais toutes griffes dehors. Un putain de vieux rapace... 

Il fait davantage de bruit qu'un éléphant dans un magasin de porcelaine. C'est le bordel en permanence au-dessus de ma tête, le bordel quand il se couche, le bordel quand il se lève, et surtout le bordel quand il dort.

Au début, je pensais vraiment qu'il se payait ma tête exprès, ce vieux schnoque. Toutes les nuits...toute la nuit...des craquements, des hululements, parfois des hurlements. Je me demandais qui pouvait bien crécher dans le deux-pièces du sixième, j'en étais venue à soupçonner la présence de squatteurs, de "teufeurs", de "raveurs", je sais pas, de toute une bande de types en "eur" qui mettaient le feu à l'appart' une fois le soleil couché. Je suis même allée voir madame Lambert, la concierge...

- Dites, M'ame Lambert...y'a toute une bande de cinoques, au sixième, ou quoi?
- Bah nan. y'en a qu'un seul.
- Un boxeur, peut-être? Il s'entraîne toute la nuit?
- Nan.
- Un toxico? Crises de manque...?
- Nan.
- Mais bordel, il fait quoi, de vingt-deux heures à cinq heures du mat' ?
- Il rêve.

Il rêve.
Toutes les nuits.
Il rêve de barbelés. De trains qui roulent vers nulle part. Il rêve d'une petite fille. Il gueule son prénom.

La première fois que j'ai pénétré dans son antre, je me suis dit que je ferais bien d'appeler les petits hommes en blanc.

Des bouquins.
Des tonnes et des tonnes de bouquins, partout. Sur des étagères, bien sûr. Et puis par terre. Des piles de livres. Jusqu'au plafond, ou presque. Des livres de poche, des gros livres, des atlas, des livres de cuisine, des livres pour enfants. Impossible de faire un pas sans contourner une tour de papier.
Pourtant, ça n'était pas le bordel...les piles étaient bien rangées, très droites, pas du tout genre "tour de Pise", plutôt "Tour Montparnasse", une cité de bouquins, une régularité dans la hauteur et la largeur qui m'a laissée rêveuse.

Il les a tous lus, ses bouquins. Il dit que ça lui passe le temps.
- Le temps de quoi?
- Le temps de mourir.

Le jour, il attend la mort, et la nuit, il attend le Passé (la majuscule est de moi, pas de lui). Et comme le Passé le fait bien plus flipper que la mort, il met ses bouquins entre lui et la porte, des fois que le Passé voudrait revenir par là...C'est un rituel quasi-religieux, ce déménagement de pages. Tous les soirs, les piles de livres se déplacent comme par magie, elles se mettent en position de gardiens du temple, tout contre le bois de la porte d'entrée...

- Et ça marche, au moins?
- Non. Le problème du papier, c'est que c'est perméable aux mots.
- Perméable aux maux?
- Aussi, oui.

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Mercredi 19 mars 2008


Une fois par semaine, je prends le métro.
Ma meuf me dirait que j'ai bien de la chance de ne le prendre qu'une fois, et elle aurait raison.

Même une fois, c'est trop.

Parce que je ne peux pas m'empêcher de regarder les affiches qui polluent les murs des stations, et ça, c'est fatal.

Tenez, ce matin.

J'ai appris que Coluche et Gandhi sont des "ressources humaines" à forte valeur ajoutée.

Imaginez ça: une célèbre chaîne de boîtes d'intérim qui utilise le papa des Restos du Coeur (en lui collant le sologan "fleuriste, comédien, humoriste, restaurateur") et l'apôtre de la non-violence (avec le slogan "Avocat, philosophe, résistant, gardien de la paix") pour vanter le travail précaire, c'est pas balèze, ça? Et la conclusion, "les gens sont pleins de ressources humaines".

En gros, le message qu'on veut faire avaler au gros con de base, c'est quoi? Que Gandhi aurait adoré bosser pour Adecco? Que Coluche aurait pu être intérimaire et s'en féliciter? Ou bien que l'interim révèle chez le salarié un potentiel insoupçonné qui peut le propulser au sommet de la gloire?

- Maman, moi aussi, plus tard, je voudrais faire la paix dans le monde.
- Eh ben mon chéri, commence par t'inscrire dans une agence d'interim, deviens travailleur précaire au SMIC pour un grand groupe qui ira ensuite délocaliser en Asie, et tu verras, un jour tu seras général des avions ou roi du monde.
- Heu...t'es sûre?
- C'est pas moi qui le dis, mon p'tit, c'est la pub, et la pub, c'est comme Jean-Pierre Pernault, elle ne ment jamais.

Non mais j'te jure...

Tiens, au fait, et les présidents de bureaux de vote qui bourrent les urnes de faux bulletins?
Eux aussi, ils en ont sacrément, des ressources, non?
Et les politichiens sortis de tôle ou sur le point d'y entrer? Ils n'en manquent pas non plus, vu le nombre de connards qui continuent à voter pour eux, année après année (un grand bonjour aux abrutis du 5e qui ont voté Tiberi et aux débiles des Hauts-de-Seine, j'espère qu'ils ont des stocks de vaseline dans leur pharmacie).

C'était parfaitement hors-sujet, mais ça va mieux en le disant.

Cerise sur le gâteux, en sortant du métro (ahh, quitter ces relents de pisse pour reprendre une bonne bouffée de gazole!), je tombe sur un sondeur.
Un joli petit mec tout blond, l'air adorable, propre sur lui, le gendre idéal, que je décide immédiatement de baptiser Geoffroy (ça m'est venu comme ça, cherchez pas).

J'étais pas d'humeur.
Et ça tombait vachement bien, parce qu'il fallait que quelqu'un paye.

- Bonjour, c'est pour un sondage, vous pouvez m'accorder quelques minutes?
- Mais ouiiiii, avec plaisiiiiir!

Il a confondu mon sourire carnassier et prédateur avec la niaiserie avenante d'une cloche décérébrée.
Tant mieux.
La proie est ferrée.
J'ai plus qu'à remonter ma ligne et asséner le coup de gâce avant d'étriper le malheureux poisson et de me le bouffer tout cru (oui, j'ai beaucoup regardé Délivrance quand j'étais ado).

Le type commence à me poser des questions sur les affiches du métro, et là je sens que ça va être un carnage.

- Vous souvenez-vous d'avoir vu une affiche sur la Tunisie?
- Oui.
- Pouvez-vous me la décrire?
- Une pouffe alanguie au soleil à côté d'une jolie maison blanche. Et la mer en arrière-fond.

Il gratte furieusement sur sa feuille la moindre de mes paroles.
A-t-il écrit "une pouffe"?
Il me demande de décrire l'affiche et d'y ajouter ce qu'elle me fait ressentir, je dis "vacances, repos" pour ne pas l'effrayer (s'agit pas de le faire fuir, non plus).

On en arrive à des questions plus pointues, et c'est le moment de tomber un peu les masques.

- Selon vous, cette affiche reflète bien ce qu'est la Tunisie?
- Nan.
- Selon vous, que manque-t-il à cette affiche pour évoquer la Tunisie?
- Heu...Ben....Voyons...Les geôles? La police politique? Les associations interdites? Les journalistes bâillonnés? Les islamistes barjots?

Là, il n'écrit plus, le petit mec.

- Vous y allez pas un peu fort?
- Si. C'est dans ma nature. Pouvez pas comprendre. Enchaînez, on va pas y passer le réveillon.
- Heu...oui...bien....alors...Seriez-vous prête à partir en vacances en Tunisie?
- Nan.
- Pourquoi?
- Parce que me faire kidnapper par des barbus complètement à l'ouest qui veulent me couper en rondelles, ça fait pas précisément partie de ma conception d'un voyage réussi. Même si je suis pas une blonde plantureuse qui chante la tyrolienne au milieu des edelweiss.
- Ah, vous êtes au courant, pour les touristes autrichiens...
- Ben ouais.
- C'est fâcheux.
- Oui.
- ....
- On continue?

Oui.
Il continue.
Un peu découragé, mais bonne pâte, il continue.
Et moi je me lâche.
Sur la liberté de la presse. Sur Chirac et ses amitiés avec Ben Ali. Sur la publicité mensongère. Je pars un peu en couilles, faut dire, mais ça me fait carrément du bien.
Le blondinnet commence à perdre le fil, à mordiller son crayon, à transpirer à grosses gouttes, je sens qu'il regrette de m'avoir demandé "quelques minutes de mon temps", oh oui, comme il regrette, il voudrait être ailleurs, ça faisait pas partie de son contrat, de tomber sur une cinglée qui lui refait le monde sur un trottoir de banlieue...
Moi, j'ai plus du tout envie de le faire chier, en fait. Il s'emmerde à poser des questions bidons à des gens qui n'ont pas que ça à foutre, y'a pas plus con, comme boulot, je suis sûre qu'il est étudiant et qu'il fait ça pour se faire quleques euros en plus...

- Tiens, mais c'est l'emmerdeuse!

Coïncidence.
Un de mes hébergés vient à passer par là.
Monsieur B, un Tunisien justement.

- Rahhh, monsieur B, ça tombe bien, tiens! Alors ça va? La famille, ça va? Le bled, ça va?Karima, ça va? Le petit, il va bien?
- Oui, grâce à Dieu, tout le monde va bien, je les ai eus au téléphone, je suis rassuré.
- Monsieur B, y'a mon pote, là...Comment tu t'appelles, déjà?
- Heu...François.
- Y'a mon pote François, là, on était en train de parler de la Tunisie, justement!
- Ah ben ça alors, monsieur François, vous connaissez la Tunisie?
- Non...Pas vraiment, non...

Le mec contemple la pointe de ses baskets, cette fois il est très, très embarassé, et moi je m'en veux carrément de lui avoir fait le plan "monde de merde".

- Ecoute, François, depuis combien de temps t'es planté sur ton trottoir, à te faire rembarrer par les piétons?
- Heu...ben...depuis huit heures ce matin...
- P'tain, ça fait quatre heures non-stop que tu poses tes questions à la con? Mais c'est pas humain, ça, François, faut faire une pause, sinon tu vas te retrouver à interviewer des gros emmerdeurs qui te feront la misère! Allez, François, viens avec nous, on va s'prendre un café.
- Ben...C'est-à-dire que j'ai pas le droit, ma pause elle commence à midi...
- Midi, midi moins le quart, c'est pareil, François, hein, monsieur B?
- Allez, mon fils, faut l'écouter, c'est mon infirmière, elle s'occupe de la santé, si elle dit "fais une pause", c'est qu'il faut faire une pause, tu sais, tu l'écoutes et tu vis plus longtemps!
- Heu....

Et c'est comme ça que j'ai pris un p'tit noir sans sucre avec un étudiant en "génie industriel et maintenance" et un ancien SDF originaire de Sousse, autrefois vendeur de cosmétiques et reconverti dans le BTP.

Les jours se suivent et ne se ressemblent pas.



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