Une fois par semaine, je prends le métro.
Ma meuf me dirait que j'ai bien de la chance de ne le prendre qu'une fois, et elle aurait raison.
Même une fois, c'est trop.
Parce que je ne peux pas m'empêcher de regarder les affiches qui polluent les murs des stations, et ça, c'est fatal.
Tenez, ce matin.
J'ai appris que Coluche et Gandhi sont des "ressources humaines" à forte valeur ajoutée.
Imaginez ça: une célèbre chaîne de boîtes d'intérim qui utilise le papa des Restos du Coeur (en lui collant le sologan "fleuriste, comédien, humoriste, restaurateur") et l'apôtre de la
non-violence (avec le slogan "Avocat, philosophe, résistant, gardien de la paix") pour vanter le travail précaire, c'est pas balèze, ça? Et la conclusion, "les gens sont pleins de ressources
humaines".
En gros, le message qu'on veut faire avaler au gros con de base, c'est quoi? Que Gandhi aurait adoré bosser pour Adecco? Que Coluche aurait pu être intérimaire et s'en féliciter? Ou bien que
l'interim révèle chez le salarié un potentiel insoupçonné qui peut le propulser au sommet de la gloire?
- Maman, moi aussi, plus tard, je voudrais faire la paix dans le monde.
- Eh ben mon chéri, commence par t'inscrire dans une agence d'interim, deviens travailleur précaire au SMIC pour un grand groupe qui ira ensuite délocaliser en Asie, et tu verras, un jour tu
seras général des avions ou roi du monde.
- Heu...t'es sûre?
- C'est pas moi qui le dis, mon p'tit, c'est la pub, et la pub, c'est comme Jean-Pierre Pernault, elle ne ment jamais.
Non mais j'te jure...
Tiens, au fait, et les présidents de bureaux de vote qui bourrent les urnes de faux bulletins?
Eux aussi, ils en ont sacrément, des ressources, non?
Et les politichiens sortis de tôle ou sur le point d'y entrer? Ils n'en manquent pas non plus, vu le nombre de connards qui continuent à voter pour eux, année après année (un grand bonjour aux
abrutis du 5e qui ont voté Tiberi et aux débiles des Hauts-de-Seine, j'espère qu'ils ont des stocks de vaseline dans leur pharmacie).
C'était parfaitement hors-sujet, mais ça va mieux en le disant.
Cerise sur le gâteux, en sortant du métro (ahh, quitter ces relents de pisse pour reprendre une bonne bouffée de gazole!), je tombe sur un sondeur.
Un joli petit mec tout blond, l'air adorable, propre sur lui, le gendre idéal, que je décide immédiatement de baptiser Geoffroy (ça m'est venu comme ça, cherchez pas).
J'étais pas d'humeur.
Et ça tombait vachement bien, parce qu'il fallait que quelqu'un paye.
- Bonjour, c'est pour un sondage, vous pouvez m'accorder quelques minutes?
- Mais ouiiiii, avec plaisiiiiir!
Il a confondu mon sourire carnassier et prédateur avec la niaiserie avenante d'une cloche décérébrée.
Tant mieux.
La proie est ferrée.
J'ai plus qu'à remonter ma ligne et asséner le coup de gâce avant d'étriper le malheureux poisson et de me le bouffer tout cru (oui, j'ai beaucoup regardé Délivrance quand j'étais
ado).
Le type commence à me poser des questions sur les affiches du métro, et là je sens que ça va être un carnage.
- Vous souvenez-vous d'avoir vu une affiche sur la Tunisie?
- Oui.
- Pouvez-vous me la décrire?
- Une pouffe alanguie au soleil à côté d'une jolie maison blanche. Et la mer en arrière-fond.
Il gratte furieusement sur sa feuille la moindre de mes paroles.
A-t-il écrit "une pouffe"?
Il me demande de décrire l'affiche et d'y ajouter ce qu'elle me fait ressentir, je dis "vacances, repos" pour ne pas l'effrayer (s'agit pas de le faire fuir, non plus).
On en arrive à des questions plus pointues, et c'est le moment de tomber un peu les masques.
- Selon vous, cette affiche reflète bien ce qu'est la Tunisie?
- Nan.
- Selon vous, que manque-t-il à cette affiche pour évoquer la Tunisie?
- Heu...Ben....Voyons...Les geôles? La police politique? Les associations interdites? Les journalistes bâillonnés? Les islamistes barjots?
Là, il n'écrit plus, le petit mec.
- Vous y allez pas un peu fort?
- Si. C'est dans ma nature. Pouvez pas comprendre. Enchaînez, on va pas y passer le réveillon.
- Heu...oui...bien....alors...Seriez-vous prête à partir en vacances en Tunisie?
- Nan.
- Pourquoi?
- Parce que me faire kidnapper par des barbus complètement à l'ouest qui veulent me couper en rondelles, ça fait pas précisément partie de ma conception d'un voyage réussi. Même si je suis pas
une blonde plantureuse qui chante la tyrolienne au milieu des edelweiss.
- Ah, vous êtes au courant, pour les touristes autrichiens...
- Ben ouais.
- C'est fâcheux.
- Oui.
- ....
- On continue?
Oui.
Il continue.
Un peu découragé, mais bonne pâte, il continue.
Et moi je me lâche.
Sur la liberté de la presse. Sur Chirac et ses amitiés avec Ben Ali. Sur la publicité mensongère. Je pars un peu en couilles, faut dire, mais ça me fait carrément du bien.
Le blondinnet commence à perdre le fil, à mordiller son crayon, à transpirer à grosses gouttes, je sens qu'il regrette de m'avoir demandé "quelques minutes de mon temps", oh oui, comme il
regrette, il voudrait être ailleurs, ça faisait pas partie de son contrat, de tomber sur une cinglée qui lui refait le monde sur un trottoir de banlieue...
Moi, j'ai plus du tout envie de le faire chier, en fait. Il s'emmerde à poser des questions bidons à des gens qui n'ont pas que ça à foutre, y'a pas plus con, comme boulot, je suis sûre qu'il est
étudiant et qu'il fait ça pour se faire quleques euros en plus...
- Tiens, mais c'est l'emmerdeuse!
Coïncidence.
Un de mes hébergés vient à passer par là.
Monsieur B, un Tunisien justement.
- Rahhh, monsieur B, ça tombe bien, tiens! Alors ça va? La famille, ça va? Le bled, ça va?Karima, ça va? Le petit, il va bien?
- Oui, grâce à Dieu, tout le monde va bien, je les ai eus au téléphone, je suis rassuré.
- Monsieur B, y'a mon pote, là...Comment tu t'appelles, déjà?
- Heu...François.
- Y'a mon pote François, là, on était en train de parler de la Tunisie, justement!
- Ah ben ça alors, monsieur François, vous connaissez la Tunisie?
- Non...Pas vraiment, non...
Le mec contemple la pointe de ses baskets, cette fois il est très, très embarassé, et moi je m'en veux carrément de lui avoir fait le plan "monde de merde".
- Ecoute, François, depuis combien de temps t'es planté sur ton trottoir, à te faire rembarrer par les piétons?
- Heu...ben...depuis huit heures ce matin...
- P'tain, ça fait quatre heures non-stop que tu poses tes questions à la con? Mais c'est pas humain, ça, François, faut faire une pause, sinon tu vas te retrouver à interviewer des gros
emmerdeurs qui te feront la misère! Allez, François, viens avec nous, on va s'prendre un café.
- Ben...C'est-à-dire que j'ai pas le droit, ma pause elle commence à midi...
- Midi, midi moins le quart, c'est pareil, François, hein, monsieur B?
- Allez, mon fils, faut l'écouter, c'est mon infirmière, elle s'occupe de la santé, si elle dit "fais une pause", c'est qu'il faut faire une pause, tu sais, tu l'écoutes et tu vis plus
longtemps!
- Heu....
Et c'est comme ça que j'ai pris un p'tit noir sans sucre avec un étudiant en "génie industriel et maintenance" et un ancien SDF originaire de Sousse, autrefois vendeur de cosmétiques et
reconverti dans le BTP.
Les jours se suivent et ne se ressemblent pas.