Reviens, Léon...

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Vendredi 1 juin 2007

anti_bug_fckJe suis dans un état de crevitude et d'énervitude proche du craquage (et merde au grammaticalement correct) .

Du coup, je me sens prise d'un besoin presque compulsif d'écrire.

Chez moi, c'est pire qu'une envie pressante d'aller aux toilettes. Certains allument une clope (et je ne m'en prive malheureusement pas), d'autres s'enfournent un paquet entier de chewing-gums dans le bec. 

Moi, j'écris.

Je fais partie de ces cinglés qui, depuis qu'ils ont l'âge de faire pipi sans qu'on les accompagne aux toilettes, passent leur temps à griffonner des conneries sur une page blanche.Ou un post-it. Ou même,quand le support vient à manquer, sur un coin de nappe en papier. Et ça peut bien me prendre en plein dîner, au restaurant, avec des potes.

- Dis, si on t'emmerde, faut le dire, hein.
- Mmmm....non non non...presque fini...
- Tu peux pas faire ça plus tard, des fois, non?
- Ben non. Je peux pas.

Je me fous d'écrire "bien" ou "mal", soit dit en passant. D'abord, ça veut dire quoi, "bien écrire"?

On s'est toujours foutu de moi quand je disais que j'adorais Stephen King. "Ecrivain de gare", "écrivaillon de merde", "littérature populaire". En dehors du fait qu'il aborde des sujets aussi peu sérieux que la lycanthropie, le vampirisme, les monstres du placard et les croque-mitaines en tous genres, il paraît qu'il est "vulgaire". Parce que ses personnages s'écrient souvent "putain!" et qu'ils mangent la moitié des mots ("z'avez pas une clope, m'sieur?"). 

Et alors?

J'ai commencé à aimer écrire après avoir lu Carrie, planquée dans les chiottes parce que ma mère trouvait que ce bouquin n'était vraiment pas de mon âge. Et l'écriture est devenue une drogue à la lecture de Différentes Saisons (dont, entre parenthèses, on a tiré un excellent film appelé "Stand By me").

Voici un petit extrait tiré du bouquin Sac d'os, une bonne histoire de fantôme qui m'a fichu une trouille bleue du début à la fin (et pourtant il fait 700 pages). 
C'est pas seulement que ces lignes m'ont touchée.
C'est que, pour la première fois, un mec m'a fait entrevoir, dans mes tripes, la possibilité du deuil. La façon dont on peut le vivre dans sa chair.

Le contexte: Le narrateur a perdu sa femme Johanna (un anévrisme qui pète sur un parking, la faute à pas de bol) et entreprend, enfin, de faire un grand ménage de printemps dans la maison, de rassembler les affaires de la défunte pour les refiler à une oeuvre caritative, bref, de faire le deuil pour de bon.

Vous êtes prêts?
J'y vais.

"J'en avais presque terminé de mon inspection préalable lorsque je m'agenouillai pour regarder sous notre lit et vis un roman de poche posé, ouvert, du côté de Johanna. Cela ne faisait pas longtemps qu'elle était morte, mais peu de territoires domestiques sont aussi poussiéreux que le Royaume du Sousplumard, et la légère couche rise qui s'étalait sur le livre me fit penser au visage et aux mains de Johanna dans son cercueil.Johanna dans le Royaume souterrain. Y'avait-il de la poussière dans un cercueil? 
Sûrement pas, mais...
[........]
Le livre que lisait Johanna au moment de sa mort au beau milieu d'un parking de centre commercial n'était autre que The Moon and Sixpence. Comme marque-page, elle avait utilisé une carte à jouer de quelque jeu dépareillé.
Je tournai la page pour lire la suite:
Le calme insolent de Strickland avait achevé de faire perdre à Stroeve son sang-froid. Une rage aveugle l'avait saisi et il s'était rué sur lui. Strickland avait chancelé, mais, malgré sa maladie, il n'était pas sans vigeur et Stroeve sétait bientôt retrouvé à terre, sans trop savoir comment.
- Pauvre avorton! avait dit Strickland.
Il me vint alors à l'esprit que jamais Johanna ne tournerait cette page; que jamais elle ne saurait que Strickland avait traité Stroeve d'avorton. Dans une lumineuse épiphanie que je n'ai jamais oubliée -et comment le pourrais-je, ce fut l'un des pires moments de ma vie- , je compris que s'il s'agissait d'une erreur, elle ne serait jamais rectifiée, que s'il s'agissait d'un rêve, je ne m'en réveillerais jamais. Johanna était morte.
Le chagrin me coupa les jambes. Si le lit n'avait pas été là, je me serais effondré sur le plancher. Nous pleurons avec nos yeux, c'est tout ce que nous pouvons faire, mais ce soir-là, j'eus l'impression de pleurer avec tous les pores de ma peau, de pleurer, comme on dit, toutes les larmes de mon corps. Je restai assis au bord du lit, l'exemplaire de The Moon and Sixpence  à la main, et je me mis à brailler. Je crois qu'il y avait autant de surprise que de souffrance dans ma réaction [........] Le livre de poche venait de réussir là où le grand cercueil gris avait échoué: il m'avait fait prendre conscience qu'elle était morte."

Voilà.

Qu'on aime ou pas, voilà un passage qui m'a fait mettre tous les poils au garde-à-vous, m'a ratatiné l'estomac en noyeau de pêche. Et puis, enfin un homme qui ne "s'effondre" pas "en sanglots", qui ne "sent" pas "le sol s'ouvrir sous ses pieds". Non. Lui, il braille. Comme moi, comme vous, comme nous tous. On braille, tout simplement, et on a même souvent de la morve au nez quand on chiale au point de se vider de tout. C'est crade? Et alors? C'est la vérité.

Pourquoi on écrit?

Je suppose que ça dépend fichtrement.
Pour ne pas devenir cinglé.
Par plaisir.
Pour du fric.
Pour épater la galerie.
Parce qu'on ne peut pas faire autrement.

Mais je crois qu'avant tout, on écrit pour communiquer. Avec qui voudra bien décrocher, à l'autre bout du fil.
 

publié dans : Mon moi personnel, profond, du dedans
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