Reviens, Léon...

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Mercredi 19 mars 2008


Une fois par semaine, je prends le métro.
Ma meuf me dirait que j'ai bien de la chance de ne le prendre qu'une fois, et elle aurait raison.

Même une fois, c'est trop.

Parce que je ne peux pas m'empêcher de regarder les affiches qui polluent les murs des stations, et ça, c'est fatal.

Tenez, ce matin.

J'ai appris que Coluche et Gandhi sont des "ressources humaines" à forte valeur ajoutée.

Imaginez ça: une célèbre chaîne de boîtes d'intérim qui utilise le papa des Restos du Coeur (en lui collant le sologan "fleuriste, comédien, humoriste, restaurateur") et l'apôtre de la non-violence (avec le slogan "Avocat, philosophe, résistant, gardien de la paix") pour vanter le travail précaire, c'est pas balèze, ça? Et la conclusion, "les gens sont pleins de ressources humaines".

En gros, le message qu'on veut faire avaler au gros con de base, c'est quoi? Que Gandhi aurait adoré bosser pour Adecco? Que Coluche aurait pu être intérimaire et s'en féliciter? Ou bien que l'interim révèle chez le salarié un potentiel insoupçonné qui peut le propulser au sommet de la gloire?

- Maman, moi aussi, plus tard, je voudrais faire la paix dans le monde.
- Eh ben mon chéri, commence par t'inscrire dans une agence d'interim, deviens travailleur précaire au SMIC pour un grand groupe qui ira ensuite délocaliser en Asie, et tu verras, un jour tu seras général des avions ou roi du monde.
- Heu...t'es sûre?
- C'est pas moi qui le dis, mon p'tit, c'est la pub, et la pub, c'est comme Jean-Pierre Pernault, elle ne ment jamais.

Non mais j'te jure...

Tiens, au fait, et les présidents de bureaux de vote qui bourrent les urnes de faux bulletins?
Eux aussi, ils en ont sacrément, des ressources, non?
Et les politichiens sortis de tôle ou sur le point d'y entrer? Ils n'en manquent pas non plus, vu le nombre de connards qui continuent à voter pour eux, année après année (un grand bonjour aux abrutis du 5e qui ont voté Tiberi et aux débiles des Hauts-de-Seine, j'espère qu'ils ont des stocks de vaseline dans leur pharmacie).

C'était parfaitement hors-sujet, mais ça va mieux en le disant.

Cerise sur le gâteux, en sortant du métro (ahh, quitter ces relents de pisse pour reprendre une bonne bouffée de gazole!), je tombe sur un sondeur.
Un joli petit mec tout blond, l'air adorable, propre sur lui, le gendre idéal, que je décide immédiatement de baptiser Geoffroy (ça m'est venu comme ça, cherchez pas).

J'étais pas d'humeur.
Et ça tombait vachement bien, parce qu'il fallait que quelqu'un paye.

- Bonjour, c'est pour un sondage, vous pouvez m'accorder quelques minutes?
- Mais ouiiiii, avec plaisiiiiir!

Il a confondu mon sourire carnassier et prédateur avec la niaiserie avenante d'une cloche décérébrée.
Tant mieux.
La proie est ferrée.
J'ai plus qu'à remonter ma ligne et asséner le coup de gâce avant d'étriper le malheureux poisson et de me le bouffer tout cru (oui, j'ai beaucoup regardé Délivrance quand j'étais ado).

Le type commence à me poser des questions sur les affiches du métro, et là je sens que ça va être un carnage.

- Vous souvenez-vous d'avoir vu une affiche sur la Tunisie?
- Oui.
- Pouvez-vous me la décrire?
- Une pouffe alanguie au soleil à côté d'une jolie maison blanche. Et la mer en arrière-fond.

Il gratte furieusement sur sa feuille la moindre de mes paroles.
A-t-il écrit "une pouffe"?
Il me demande de décrire l'affiche et d'y ajouter ce qu'elle me fait ressentir, je dis "vacances, repos" pour ne pas l'effrayer (s'agit pas de le faire fuir, non plus).

On en arrive à des questions plus pointues, et c'est le moment de tomber un peu les masques.

- Selon vous, cette affiche reflète bien ce qu'est la Tunisie?
- Nan.
- Selon vous, que manque-t-il à cette affiche pour évoquer la Tunisie?
- Heu...Ben....Voyons...Les geôles? La police politique? Les associations interdites? Les journalistes bâillonnés? Les islamistes barjots?

Là, il n'écrit plus, le petit mec.

- Vous y allez pas un peu fort?
- Si. C'est dans ma nature. Pouvez pas comprendre. Enchaînez, on va pas y passer le réveillon.
- Heu...oui...bien....alors...Seriez-vous prête à partir en vacances en Tunisie?
- Nan.
- Pourquoi?
- Parce que me faire kidnapper par des barbus complètement à l'ouest qui veulent me couper en rondelles, ça fait pas précisément partie de ma conception d'un voyage réussi. Même si je suis pas une blonde plantureuse qui chante la tyrolienne au milieu des edelweiss.
- Ah, vous êtes au courant, pour les touristes autrichiens...
- Ben ouais.
- C'est fâcheux.
- Oui.
- ....
- On continue?

Oui.
Il continue.
Un peu découragé, mais bonne pâte, il continue.
Et moi je me lâche.
Sur la liberté de la presse. Sur Chirac et ses amitiés avec Ben Ali. Sur la publicité mensongère. Je pars un peu en couilles, faut dire, mais ça me fait carrément du bien.
Le blondinnet commence à perdre le fil, à mordiller son crayon, à transpirer à grosses gouttes, je sens qu'il regrette de m'avoir demandé "quelques minutes de mon temps", oh oui, comme il regrette, il voudrait être ailleurs, ça faisait pas partie de son contrat, de tomber sur une cinglée qui lui refait le monde sur un trottoir de banlieue...
Moi, j'ai plus du tout envie de le faire chier, en fait. Il s'emmerde à poser des questions bidons à des gens qui n'ont pas que ça à foutre, y'a pas plus con, comme boulot, je suis sûre qu'il est étudiant et qu'il fait ça pour se faire quleques euros en plus...

- Tiens, mais c'est l'emmerdeuse!

Coïncidence.
Un de mes hébergés vient à passer par là.
Monsieur B, un Tunisien justement.

- Rahhh, monsieur B, ça tombe bien, tiens! Alors ça va? La famille, ça va? Le bled, ça va?Karima, ça va? Le petit, il va bien?
- Oui, grâce à Dieu, tout le monde va bien, je les ai eus au téléphone, je suis rassuré.
- Monsieur B, y'a mon pote, là...Comment tu t'appelles, déjà?
- Heu...François.
- Y'a mon pote François, là, on était en train de parler de la Tunisie, justement!
- Ah ben ça alors, monsieur François, vous connaissez la Tunisie?
- Non...Pas vraiment, non...

Le mec contemple la pointe de ses baskets, cette fois il est très, très embarassé, et moi je m'en veux carrément de lui avoir fait le plan "monde de merde".

- Ecoute, François, depuis combien de temps t'es planté sur ton trottoir, à te faire rembarrer par les piétons?
- Heu...ben...depuis huit heures ce matin...
- P'tain, ça fait quatre heures non-stop que tu poses tes questions à la con? Mais c'est pas humain, ça, François, faut faire une pause, sinon tu vas te retrouver à interviewer des gros emmerdeurs qui te feront la misère! Allez, François, viens avec nous, on va s'prendre un café.
- Ben...C'est-à-dire que j'ai pas le droit, ma pause elle commence à midi...
- Midi, midi moins le quart, c'est pareil, François, hein, monsieur B?
- Allez, mon fils, faut l'écouter, c'est mon infirmière, elle s'occupe de la santé, si elle dit "fais une pause", c'est qu'il faut faire une pause, tu sais, tu l'écoutes et tu vis plus longtemps!
- Heu....

Et c'est comme ça que j'ai pris un p'tit noir sans sucre avec un étudiant en "génie industriel et maintenance" et un ancien SDF originaire de Sousse, autrefois vendeur de cosmétiques et reconverti dans le BTP.

Les jours se suivent et ne se ressemblent pas.



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Mardi 18 mars 2008



Pas facile, chez moi, de regarder la télé.

Surtout quand Val, alias Sam Fisher, alias ma femme, est en pleine crise hormonale.

Drôle de truc, la crise hormonale.

Ca revient tous les mois, ça fait pousser des boutons sur la gueule des femmes (sauf l'emmerdeuse, car l'emmerdeuse n'a jamais de boutons), ça les rend littéralement hystériques (sauf l'emmerdeuse, car l'emmerdeuse n'a pas besoin d'hormones pour être en permanence hystérique) et ça transforme une poitrine classique (disons "90 B") en pare-choc de luxe digne d'une Lara Croft ou d'une Pamela Anderson porteuse d'implants taille XXL (sauf l'emmerdeuse, qui assure son 90 C de façon naturelle et 365 jours par an).

Donc, certains jours, Sam Fisher se transforme en une gironde et plantureuse fille de ferme souffrant d'une petite poussée d'acnée ainsi que d'un léger trouble de la personnalité.

Alors évidemment, quand on veut regarder quoi que ce soit à la télé à ce moment-là, mieux vaut prendre un minimum de précautions et s'assurer que le fauve hormonalement dopé n'est pas dans les parages.

Hier soir, je me faisais une joie de regarder Lundi Investigation, sur Canal Plus, parce que la soirée était consacrée à une enquête très sérieuse sur les OVNI et que moi, j'ai grandi avec E.T l'extraterrestre et j'ai vu Rencontres du 3e type une vingtaine de fois, sans compter toutes les vagues d'invasion alien que j'ai admirées sur grand écran.

Nous voilà donc installées sur le canapé , l'émission commence, et la première demi-heure se passe carrément bien.

Les journaleux se baladent de base aérienne en Ministère de la Défense, interrogent des contrôleurs aériens et des pilotes de chasse (là, j'étais en plein croisement de Top Gun et d'Independance Day, Pete "Maverick" Mitchell rencontre Roy Neary), nous montrent des photos d'archive couvertes de points lumineux et des films amateurs à côté desquels Plan 9 from outer space fait office de chef d'oeuvre.

Juque là, Val s'est contenté de sourire ironiquement:
- Quand je pense qu'on met du fric dans des organismes d'Etat qui ne servent qu'à enquêter sur des pôv' taches lumineuses au-dessus de Roissy...
- chut!
- Ah, pardon.

Et puis la deuxième partie du documentaire déménage l'équipe en Norvège.

Et là, tout bascule.

On nous présente un petit village typique, quelque part dans le trou du cul des fjords, un petit village bien tranquille, le Walnut Grove vicking, quoi, qui est depuis trente ans la capitale des phénomènes lumineux aériens inexpliqués.
On nous présente aussi quelques habitants du coin.
Dont "Rutt", qui a vu des engins bizarres décoller au-dessus de la vallée.
Rutt, une créature dont on peut éventuellement imaginer que c'est une femme, mais c'est difficile à dire, parce qu'elle ressemble en même temps à Maïté, à Raymond Barre, à Guy Carlier et à la femme à barbe.

C'est à ce moment-là que Val part en vrille.

- Hiiiiiiiiiiiii! Putain, t'as vu ça? Non mais vraiment, si y'a des petits hommes verts au-dessus du village, ils vont pas rester longtemps, crois-moi, ils vont retourner vite fait sur Melmak en hurlant!
- Mais chut, quoi!
- Mouahahaha! Snif...snock...pardon....

Les caméras s'installent ensuite en pleine nuit au sommet d'une montagne, où une équipe de chercheurs fait du camping sauvage pour essayer de choper un petit gris en flagrant délire.

- T'as vu? T'as vu? Ils ont construit des chiottes en dur! Et ils les ont équipées avec des ordinateurs "Yakashié"! J'y crois pas! Mouahahaha!

Val se met alors à sous-titrer les dialogues entre pilotes extraterrestres, en direct.

- Marcel, hé Marcel! Regarde en bas cette grosse bande de connards!
- P'tain, y'a la télé française! Refais un passage, refais un passage!
- Par les couilles de Jupiter, j'espère qu'ils ont emmené Jean-Pierre Coffe!
- Ah ouéééé, trop fort, "c'est d'la meeeeeerde"!

Le reste est du même tonneau, faut dire: On rencontre un scientifique norvégien en chemise à carreaux et gilet de cuir sans manche, tout droit sorti des Aphrodite's Child et qui se met à nous montrer tout le matos que l'armée a installé dans la vallée pour surveiler les apparitions lumineuses.

Chez Val, c'est le délire:

- Arrrghhhh! Demis Roussos habillé comme Charles Ingalls! Putain c'est collector, ton truc!
- Mais merde, tais-toi!

Zoom ensuite sur un fermier du coin, encore un clone de Demis Roussos, avec une casquette de trappeur en peau de fion de castor sur la tête et qui s'exprime un peu comme dans une pub pour les yaourts "Fjord" de Danone, mais en version originale.

Val se met à braire.
Littéralement.

C'est là que je craque, que je saisis tous les coussins qui me tombent sous la main et que je tente un étouffement par derrière.

Val hulule "Téléphone maison, téléphone maison", sa voix est un peu déformée par le tissu que je lui enfonce dans la bouche mais je reconnais bien les mots.

- Putain on avait dit qu'on touchait pas à E.T! Tout, sauf les mères et E.T!
- Maiiiisoooon!
- MAIS TU VAS LA FERMER, TA GUEULE?

Voilà.
Je ne me souviens plus très bien comment tout ça s'est terminé.
Je crois que les journalistes partaient aux USA pour interroger des habitants de l'Arizona.
Mais là j'ai dû éteindre, parce que si j'avais laissé l'occasion à ma femme de voir une brochette de ploucs en pantalons à franges et chapeaux de cow-boys en train de glapir "Yiiiiii-Ha" près d'un cactus, on aurait basculé dans l'homicide volontaire.

Putain d'hormones.
publié dans : Le Nidouillé
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