Reviens, Léon...

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Vendredi 16 mai 2008




J'avais pas spécialement envie de faire un post en lien avec la Journée de Lutte contre l'Homophobie.

N'y vois rien de mal (ou bien si, comme tu veux).

Comme pour la journée de la Déportation ou la journée de Commémoration de l'abolition de l'esclavage, moi je suis toujours un peu dubitative, limite indifférente, parce que (je te l'ai déjà expliqué par là, je crois) je préfère commémorer tranquille dans mon coin.
Et ça vaut pour la Journée de Lutte contre le Sida, aussi bien que pour la Journée contre l'homophobie (putain, j'ai placé cinq fois le mot "journée", tu imagines la place qu'il faut, sur un calendrier grégorien, pour arriver à caser toutes les luttes, les célébrations, les larmiches, les costards-cravates avec balai dans le cul et drapeau français en bandoulière...)

Moi, je suis la quintessence de l'individualisme forcené, un bonheur de capitaliste post-moderne diraient certains, parce que j'aime pas les foules, les mots d'ordre, les engagements collectifs, bref, je suis allergique aux effets de masse, même quand ils partent d'un constat bien réel et d'une intention fort louable.

Du coup, pour la Saint-Sida, par exemple, je préfère inviter mon pote Fred au restaurant et parler de tout, entre la poire et le fromage, sauf de ce putain de virus qui le ronge.
Alors bon, j'avoue, j'achète pas le Pin's à deux euros.
En même temps, j'estime qu'avoir passé deux ans dans un service d'immunologie me donne le droit d'affirmer à tous ceux qui, horrifiés par mon inconduite totalement égoïste et méprisable, me font les gros yeux, que quand ils auront accompagné deux ou trois malades du Sida en fin de vie, quand ils les auront baignés, habillés, câlinés et, à la fin, toilettés pour le dernier voyage, ben on pourra peut-être causer "solidarité" et "engagement".

Mais je m'égare.

Je te parlais de mon hésitation à écrire sur la Journée de Lutte contre l'Homophobie.
J'y ai réfléchi deux minutes (pas plus, sinon y'a surchauffe), et puis je me suis dit que j'avais plutôt envie de te parler de la non-homophobie.

Je sais pas, je trouve ça sympa aussi.

J'avais écrit deux petits billets, l'année dernière, alors si tu permets, je vais simplement te les remettre là, en-dessous, ça m'évite d'avoir à me creuser les méninges, et de toute façon, j'ai pas mieux pour illustrer mon propos.



Premier épisode: Le passage obligé  au service "Education" de la mairie.

Déjà, inscrire son môme à l'école pour la première fois, ça a quelque chose d'émotionnant, voire de bouleversif...mais quand, en plus, il manque pas mal de justificatifs, de paperasse de base, et qu'on rentre dans la catégorie "homoparentalité" (vachement à la mode, ce mot!), le trouillomètre augmente encore.

- Bonjour.
- Grrrgnnn jour' ...
- C'est pour une inscription?
- Grrrgnnn voui.
- Vous me donnez les pièces du dossier, s'il vous plait.

Je tends une liasse de documents...aïe, putain, j'ai pas de facture EDF, pas de facture de téléphone, comment j'explique ça à la fonctionnaire de base qui se trouve là, devant moi? Elle va me coincer, ça fait pas un pli.

- Vous avez des justificatifs de domicile?

Bingo.

J'explique.
J'explique que le Nid Douillet est en cours d'achat...depuis plus de six mois...que la promesse de vente est signée, promis, craché...qu'on va traîner le  notaire en justice, lui faire bouffer du munster par les trous de nez, l'obliger à écouter "I Muvrini" en quadriphonie, tellement il nous fait chier...Que voilà, tenez, y'a l'offre de prêt de la banque...z'avez vu tous ces zéros, hein, ils sont sympa, à la banque...

- Mais c'est pas votre nom, là, sur les papiers de la banque?

Non, je sais...non. C'est que...c'est ma chère moitié, ma keupine, ma meuf, la femme de ma vie, mon z'amour tout doux qui achète...moi chuis celle qui squatte, la pièce rapportée, le coucou dans le nid, quoi...

- Mais la petite, c'est la fille de qui?

Embrouille, embrouille, vous avez dit "embrouille"?

- Ben...la mienne.
- D'accord. Attendez deux secondes.

La fonctionnaire s'en va causer avec sa collègue. La collègue, c'est la prochaine étape du parcours. C'est elle qui va inscrire mon troll...ou pas.
Angoisse.
Retour de la préposée. Sourire.

- Bon, j'ai expliqué le dossier à ma collègue. Vous passez à côté? On va procéder à l'inscription. Et puis, soit dit en passant...pacsez-vous, ça en vaut la peine.

Quoi? QUOI? Ayé? Comme ça? C'est tout? Pas d'interrogatoire serré, pas de sourcils qui se froncent? Pas de questions ambarrassantes et ambarrassées? "Pacsez-vous"...avec un clin d'oeil amical, en prime...

Je passe au guichet, toute molle, dans du coton. Hop, hop, on remplit les formulaires.

- Pour la fiche scolaire, en personne à prévenir, je mets votre compagne dans la deuxième case, hein?

Je reste coite. "Compagne". Ouais, c'est bien ce qu'elle a dit, ma "compagne", putain ça fait tellement plus chouette que "partenaire" ou "amie"!

- Viiiiiiii....
- Bon, voilà, c'est fait. Vous n'avez plus qu'à prendre rendez-vous avec la directrice de l'école pour faire connaissance et en apprendre plus sur les horaires et le fonctionnement. Voilà, voilà. Bienvenue en Seine Saint-Denis, et bonne journée!

Scotchée, je suis.
Moi qui voyais, sur la gueule de l'employée de mairie, le conformisme et la connerie de base...
Moi qui m'attendais à tomber sur des petits fonctionnaires mesquins, bourrés de préjugés...
J'en suis pour mes frais, et j'ai intérêt à balayer un bon coup devant ma porte.

Deuxième épisode: L'étape "meet the teacher".

Muriel, c'est la directrice de l''école de Poupon la Peste, institutrice, l'illustration parfaite de la zen-attitude, la douceur incarnée, la gentillesse toute en chair.

Qui semble avoir connu des situations parentales autrement plus compliquées que la nôtre (genre "le père de mon enfant est un alien from out of space", ou bien "j'ai changé de sexe, je suis plus la mère mais le père, aujourd'hui").

Muriel, donc, qui accueille ma gosse sans sourciller, sourire jusqu'aux oreilles, comme si elle voyait des couples de même sexe toute la journée dans son école. Et c'est p't'être le cas, va savoir? Ils sont partout, aujourd'hui, brrrrrr....

Et l'autre troll, un peu timide au début, et puis qui se lache dès qu'elle voit le Trésor, le Saint Graal, la Récompense Ultime: Une bibliothèque. Et vas-y que j'te farfouille là-dedans, tu parles d'une trouvaille, des bouquins partout, des petits, des gros, des imagiers, des histoires de Popi, des rouges, des bleus, des jaunes...

- T'as vu? Un livre de dinosaures!

Et que je t'explique par le menu à la maîtresse qu'il y a des dinosaures "carnivores", et d'autres qui sont "herbivores", et que les dinosaures "ça pond des z'oeufs".

- Dites, c'est chouette, elle est très éveillée, cette petite...

Tu l'as dit, Mumu, tu l'as dit. Alors, tu l'adoptes? Elle te plaît?

- Bon, on se revoit en juin? Journée "portes ouvertes", vous visiterez l'école en entier, avec les autres parents.

"Les autres parents". Tout simplement.

Muriel, si tu lis ces lignes, sache que je suis ta plus grande fan.
D'ailleurs, je vais instaurer une journée de Lutte contre le foutage de gueule envers les gentilles instits' un peu enrobées qui dansent en costume de sheriff sur de la country music de merde pour faire marrer les minots au carnaval de leur chouette école.
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Mercredi 14 mai 2008




Ma stagiaire.

Ma stagiaire, dont je te parlais hier, est blonde.
Elle n'a pas plus de vingt-deux ans, ou alors je bouffe mes chaussettes.
Elle n'est pas neuneue.
C'est pas non plus la gonzesse culottée à l'humour trash et ravageur, adepte des soirées vodka-tequila-gin et fan inconditionnelle des Pogues.

Non.

Ma stagiaire, c'est une enfant sage.
Mais quand même pas une sainte-nitouche.

Disons qu'elle est dans l'entre-deux.
Au milieu.
Comment de dire?
Consensuelle, oui, voilà.
Et pondérée.
Très pondérée.

Moi, j'aurais préféré la version "humour trash et ravageur, adepte des soirées tequila-vodka-gin", parce que c'est mieux pour l'ambiance, mais bon, je me dis que ça, je l'ai déjà avec mes collègues.

Et puis j'ai l'impression qu'elle cache bien son jeu, sous ses airs de petite fille tranquille. Je serais pas surprise qu'elle soit capable de pétages de plombs surprenants, de coups d'éclat renversants, de moments de folie vivifiants.

D'ailleurs, ma stagiaire (appelons-la Clémentine, c'est frais, c'est meûgnon, ça fait ni auditrice de Skyrock, ni lectrice de Bourdieu), ma stagiaire, donc, elle me rappelle ma vieille pote Odile, que j'ai connue à l'époque où je portais encore une blouse blanche ou un pyjama vert, où j'avais une coupe Afro, où je roulais en scooter Piaggio...il y a un an...il y a un siècle...il y a une éternité.

(Générique: Joe Dassin se défenestre sur une plage de Papeete, à moins que ce ne soit Mike Brant qui s'électrocute en se plantant un sèche-cheveux dans le cul, puis travelling arrière et fondu, complètement fondu...Flash-back sur Odile:)


Ce soir-là, au boulot, va savoir pourquoi, c’est assez calme.
Suffisamment tranquille pour qu’on décide de se faire une petite soirée entre collègues, dans la cuisine du service. Un peu de foie gras, une bouteille de champagne, des toasts…Réveillon hospitalier, quoi, made in Leader Price. On aura bien un moment pour se faire cette petite douceur, on a douze heures à tirer.

Il doit être 22h, quelque chose comme ça. Il y a Bernie, il y a Véro, il y a Fabienne « la Sauterelle » et Anne, et puis Patricia, et bien sûr Odile. Une brochette d’infirmières en pyjama vert pomme, du plus bel effet.
On en est au premier café de la nuit.
Longue nuit.
Service de cardiologie dans un grand hôpital parisien, pas moins de soixante lits, plus quinze au sous-sol, en réanimation. Nuit du réveillon, patients chroniques ayant abusé des huîtres, cœurs surchargés de sel, ça fait pas un pli…on va bosser dur. Hululements impérieux des sonnettes, gémissements étouffés. L’un vient de pisser au lit, l’autre commence un infarctus, le troisième nous fera un arrêt cardiaque…longue nuit. Dure nuit, sûrement.

Réconfort, donc, du premier café. Serrées autour de la table pour se tenir chaud. Cérémonial immuable , présidé comme chaque nuit par Anne, l’ancienne, la vieille routière, quinze ans de métier, tu penses, je t'en ai déjà parlé, de Nanou…
Pendant qu’elle remplit les tasses, on se tait. Silence quasi religieux. Ce n’est que lorsque la dernière goutte brûlante a été versée dans la dernière tasse que la conversation naît, d’abord timide, murmurée, et puis de plus en plus assurée au fur et à mesure qu’on se détend.

Et c’est à ce moment-là, quand les langues ont fini par se délier, que les jambes se sont faites moins lourdes et que les rires ont commencé à fuser discrètement, qu’Odile balance son pavé dans notre mare.
Odile, elle vient du Sud-Ouest, et quand elle parle, ça chante, c'est Carcassonne qui s'invite à table.

-Ariel et moi, on se marie.

Effet immédiat.
Les rires retombent comme des soufflés ratés. Silence de mort, tout à coup. Consternation sur tous les visages, y compris le mien.

Odile nous sourit, et il y a dans ce sourire une telle innocence et une telle conviction paisible que j’ai soudain envie de l’étrangler.

-En février.

(Elle précise, au cas où)

Echange de regards. Tout le monde a posé sa tasse et chacune guette la réaction des autres. Qui va parler en premier ? Qui va dire tout haut ce que les autres pensent tout bas ? Qui va jouer les rabat-joie, les briseuses de rêve, les moralisatrices du dimanche ? Convergence de regard. Je me sens prise dans le feu croisé de six paires d’yeux. Insistants, les yeux.
Evidemment.
Toujours sur moi que ça tombe.
Quand c’est pas parce que je suis la petite dernière de l’équipe ("eh, bizuth, ramène-toi par ici!"), c’est parce que « j’ai le chic ».
Oui, oui, il paraît que « j’ai le chic ».
Enfin…

Je me racle la gorge et je tente :

-Heu…mais, dis donc, c’est pas un peu rapide ?

Dans les yeux des filles, je lis clairement que c’est râpé. Si les regards pouvaient tuer…
Mais Odile se fout de mon manque de « chic » sur ce coup-là. Toujours aussi calme, elle sirote son thé. Depuis qu’elle est revenue de Tunisie, Odile déroge à la tradition du petit café nocturne. Elle est devenue accro au thé à la menthe.

-Non, c’est pas trop rapide. On a bien réfléchi. Et puis, on s’aime.

Boum ! Argument massue. C’est un échec et mat en deux coups, ou plutôt en deux mots, les mots magiques : on s’aime. Qu’est-ce que tu veux que je réponde à ça, hein ?Qu’est-ce que je suis censée répondre, moi qui à ce moment précis n’arrête pas de me répéter cette petite phrase de Nietzsche : « Ce qui est fait par amour s’accomplit toujours par-delà le bien et le mal » ? C’est à moi, d’aller lui faire la leçon, à l’autre Madone énamourée ? Ben oui, apparemment c’est ce que les copines attendent de moi. Bon d’accord, moralisons, moralisons…mais en douceur…

-Mais enfin, ma puce, tu le connais depuis…Quoi ? Trois mois ?
-Quatre mois, quatre.
-Mais enfin, c’est pas suffisant ça, quatre mois !
-Suffisant pour quoi ?
-Eh ben, pour vouloir se marier ! Et puis tu l’as vu combien de fois en quatre mois, hein ? Deux fois ! Deux fois seulement !
-Oui, mais la deuxième fois ça a duré un mois.
-Un mois de vacances, ma chérie, un mois de vacances, c’est pas significatif !
-Significatif de quoi ?

Dialogue de sourds, quoi. Elle sur son petit nuage rose, déjà là-bas, dans les bras de son animateur du Club Med…Ariel, il s’appelle…Odile et Ariel…

-Mais il est Juif orthodoxe, non ?
-Pas de problèmes, je suis en train d’apprendre le Talmud.
-Mais quand même, ça prend du temps, tout ça…
-Pas de problèmes, je suis hyper-motivée.
-Mais quand même, sa famille…
-Pas de problèmes, ils m’adorent déjà. Surtout Chochana.
- Heu...Chochana?
- Sa mère.
- ....
- ....

-Mais, ma puce, tout de même, tout de même…

Odile en a marre, soudain, Odile veut qu’on lui foute la paix, Odile se fout en pétard et je l'ai sans doute bien cherché.

-Enfin merde, qu’est-ce que tu veux, à la fin ? Je croyais que tu étais une adepte du brassage culturel, une apôtre de la tolérance ! Pourquoi tu t’inquiètes tellement ? La Traite des Blanches, c'est dépassé, hein! Et puis vous me faites chier, avec vos airs de catastrophe aérienne, je vous emmerde!

Odile veut qu’on lui laisse son grand amour, Odile avec son visage d’ange et sa tignasse de rouquine, Odile avec son bégaiement si particulier et attachant…
Eh ben, va, Odile, envole-toi, puisque tu te sens pousser des ailes ! Fonce, rejoins ton Ariel, laisse-toi passer la bague au doigt…et si tu te casses la figure, si tu reviens toute couverte de bleus à l’âme, on sera là, nous, on soignera les plaies et les bosses de ton p’tit cœur…mais au passage, fais une croix sur le cassoulet, parce que ça, crois-moi, c'est terminé.

Il me revient une autre phrase de Nietzsche : « L’amour d’un seul être est une chose barbare, car il s’exerce au détriment de tous les autres ».

Eh ben ouais.

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