Je viens de subir une attaque en règle.
Pas plus tard qu'il y a cinq minutes.
Rien pu faire.
Encerclée.
Blitzkrieg.
J'ai été cueillie au menton. Au nez. Aux deux oreilles. Au front. Sur les joues.
J'ai rendu les armes sans aucune résistance.
- D'accord, Poupon la Peste! D'accord! J'me rends!
- Attends, môman! Attends! Encore un dernier bisou!
Et j'ai pris le dernier sur la joue droite. Ce qui m'a poussée à suivre le bon vieux précepte chrétien: j'ai tendu la gauche.
Si toutes les batailles pouvaient se jouer à coups de baisers, Dassault et Thalès feraient faillite...
Encore à moitié ivre de tendresse et de câlins, je me suis précipitée sur mon blog.
Parce qu'il m'est revenu un moment de ma vie que je n'ai pas envie d'oublier, et que chaque occasion de m'en souvenir est à ne pas rater.
En mai 2004, attifée d'une horrible blouse bleue (à laquelle il ne manquait que des p'tites fleurs blanches pour que j'aie définitivement l'air d'une conne), j'attendais que Poupon la Peste
daigne enfin pointer le bout de son nez.
C'est qu'elle a pris son temps, la morue!
Deux jours après la date prévue, je ressemblais encore à l'orque Willy, misérablement échouée devant ma télé, me gavant d'épisodes de "Sous le soleil" (c'est dire si j'en pouvais plus) et
engueulant copieusement l'autre gremlin:
- Putain, mais tu vas te décider à sortir de là, oui ou merde???
Coups de pied. Coups de boule, aussi. Ce qui voulait sûrement dire: "Cause toujours, tu m'intéresses, zappe plutôt et mets-toi sur la Cinquième, s'te plait".
Gueule de ma sage-femme, à J+3, pendant la consultation...
- Dites, vous savez que vous ressemblez de plus en plus à Maïté?
- Je vous emmerde. Dites-moi plutôt si cette chose compte squatter encore longtemps mon for intérieur.
- Ah, ben elle risque pas, because on va la faire sortir manu militari.
- What???
Aussitôt dit, aussitôt fait. Me voilà hospitalisée, affublée de la fameuse blouse et perfusée comme une simple patiente, moi qui ai toujours été de l'autre côté de l'aiguille...
Ils appellent ça "déclencher".
En gros, on injecte un produit qui rend votre utérus, mesdames, aussi hystérique (c'est le cas de le dire) qu'une balle de tennis sur le central de Roland Garros après un smatch de Nadal.
Moi, un peu inquiète:
- Mais, heu...ça va prendre combien de temps, au juste?
- Oh ça, vous en faites pas, on a mis la dose! Vous commencez à sentir quelque chose?
- Ouais. Je sens comme...Mmmmm...vous avez vu Alien?
Huit heures, quarante parties de cartes et une pile de "Gala" plus tard, je sentais vraiment quelque chose, putain oui! Je douillais autant que Bruce Willis dans n'importe
quel Die Hard!
- Mais c'est normal, que ça prenne autant de temps, votre truc???
La sage-femme m'a lancé un regard qui signifiait clairement que la future victoire de Sakozy, ce serait ma faute.
- Ma p'tite demoiselle, ça prend le temps que ça prend, d'accord? Faut faire avec.
- Et ma péridurale, alors? Je veux ma péridurale!
- Z'êtes pas encore assez dilatée.
J'ai désigné mon ventre, qui ressemblait un peu au ballon qu'utiliserait Goldorak s'il jouait au foot.
- Pas assez dilatée? Vous vous foutez de moi?
- Pas votre ventre, grosse maline. Le col de l'utérus.
Dilatée, j'ai fini par l'être...à minuit. Sachant que mon utérus avait commencé à jouer au ping-pong vers neuf heures du matin, j'étais...comment dire...un peu fatiguée. Un peu énervée
aussi.
C'est l'anesthésite qui a trinqué, il fallait que quelqu'un paye.
- Ben c'est pas trop tôt! Ah, on m'y reprendra, à venir accoucher dans un hôpital privé! Privé? Privé de tout, ouais! Chez nous, à l'Assistance Publique, ça se passe autrement, merde! On soulage
la douleur, chez nous, madame! On respecte le patient, chez nous, madame! Et pis z'avez pas intérêt à me la louper, votre péridurale, hein! Si vous me paralysez, ça va chier dans le ventilo,
c'est moi qui vous l'dis! Et pis allez-y en douceur, hein, parce que je suis hyper-douillette! J'aime pas les piqûres, d'abord!
- Elle est en place depuis quarante secondes, votre péridurale, j'ai eu aucun mal à vous la faire, vous étiez tellement occupée à râler...
- Ah? Heu...Bon...Ben merci...
- Y'a pas de quoi. Vous voulez me rendre un service?
- Tout ce que vous voudrez, docteur!
- Fermez un peu votre clapet. C'est pas bon pour le bébé, et moi ça me les brise. Bonsoir.
Rembarée comme je le méritais. Et j'ai fermé ma gueule.
Il m'a fallu encore sept heures pour voir la tronche de mon alien.
Putain, c'est allé vachement vite, sur la fin....
- Poussez, mademoiselle, poussez!
- Mais je fais que ça, merde!!!
- Poussez encore!
T'es marrante, toi..."poussez,poussez"....mets-toi à ma place...je sens que dalle, là en-dessous, moi! J'ai le ventre aussi insensible que s'il était parti faire la fête avec les internes de
garde et se murger copieusement à la vodka.
- Eh, je vois la tête!
Petite veinarde. Moi, je vois trente-six chandelles et je crois que ton infirmière a forcé sur l'oxygène qu'elle me balance dans les naseaux.
Y'a un truc un peu ennuyeux, quand on est du métier, c'est que, quand quelque chose cloche, on s'en rend tout de suite compte.
Ce regard échangé entre la sage-femme et l'infirmière! Et moi, lisant sur les lèvres, parce qu'on sait toutes faire ça quand un patient nous fait le sale coup d'arrêter son palpitant:
- Va chercher le réanimateur de garde...
Hurlement de mézigue:
- Le réa de garde??? Et pourquoi? Wharum? Porqué? Why?
- Mais nan, c'est rien, allez on se concentre, et on pousse!
- Me la faites pas à moi, sainte Thérèse! Qu'est-ce qu'elle a, ma gosse?
- Mais vous allez pousser, bon sang?
Et là, les deux minutes les plus longues de ta vie d'emmerdeuse...quand tu pousses contre la montre, contre l'asphyxie, contre la mort.
Et que tu vois un truc très moche, rouge et bleu, gluant et visqueux, entre les deux pognes de la sage-femme, qui se met à le secouer dans tous les sens, et que tu entends ses pensées, à la
sage-femme: "Crie, bon sang, allez, vas-y, mais tu vas crier, nom de Dieu de merde!!!"
Et que le temps s'arrête, ouais, comme dans les films, j'te promets, plus rien ne bouge, tu ne respires plus, t'es morte, morte de trouille, morte tout court...
Et qu'un "Ouiiiiiiiinnnnnnn!" te déchire les tympans, putain, sa race, elle a ouiné!!!
Et que tu te mets à chialer sans pouvoir t'arrêter, que tu ne voies même pas le fameux réanimateur de garde qui passe la tête par l'entrebaillement de la porte (c'est maintenant qu'il se pointe,
celui-là!) et échange un regard avec la sage-femme, qui lui fait un signe de tête qui veut dire "non, c'est bon, en fin de compte, celui-là s'en est tiré tout seul, toubib".
Et qu'on te pose le lombric sur le ventre, et que tu cherches un truc à dire, quelque chose de beau, quelque chose de grand, une phrase qui restera dans les annales, qui marquera l'Histoire avec
un grand "H"...
Et que tout ce que tu es capable de dire, en fin de compte, c'est un minuscule et timide:
- Salut...Toi.
.....
Merde!
Déjà 20h3O???
J'vous laisse...
J'ai une histoire à raconter, un câlin à prodiguer, une môme à coucher.




