Note pour plus tard...





Tu vas rire, mais je me sens horriblement mal.

Je pense que c'est le célibat forcé.
Sans blague.

Ce matin, à six heures, elle est partie dans le soleil levant, avec son gros sac et son billet d'avion (bon, en fait, point de soleil levant, juste une brume de merde et deux pigeons déjà prêts à chier sur mon trottoir).

N'ayant pas réussi à me rendormir, je me suis plantée sur la terrasse, telle un poireau semi-moisi, et j'ai regardé le jour se lever.

Je t'ai dit que dans mon quartier, y'a un employé municipal préposé à l'entretien de la voirie (en clair: un mec qui balaye) qui se trimballe systématiquement avec une sono portative fixée sur une armature de caddie?
Tous les matins, il met sa musique à fond pendant qu'il balaie les feuilles mortes (qui se ramassent à la pelle) et les canettes de 8.6 abandonnées par mes hébergés (qui se ramassent à la pelleteuse).
Tous les matins, on a droit à un style différent.
Des fois, il met du raï, d'autres fois, il a envie de salsa, quand il se lache il met de la danse music et quand il a le blues, il écoute du jazz manouche.

J'adore ce type.

Ce matin, vers sept heures, c'est David Bowie qui m'a secoué les esgourdes et adouci le poil (que j'avais fort hérissé, rapport au départ de ma femme).

Notre gars nettoyait la rue en contrebas au son de Space Oddity.

Putain la claque.

D'abord parce que Space Oddity, c'est le premier morceau que j'ai appris à jouer à la guitare, que c'est ma pote Denise qui me l'a montré à l'époque où on formait notre groupe à la con, et que ma pote Denise, elle s'est cassé le cou dans un virage sur sa moto en 1992, ce qui l'a tuée net et nous a bien fait chialer (encore aujourd'hui, c'est bizarre, mais pas un jour ne passe sans que je pense à elle).

Ensuite, parce que justement, moi, je me sentais ce matin dans la peau du Major Tom, en train de flotter bizarrement pendant que tout avait l'air différent autour de moi.

T'as remarqué que quand je parle de ma femme, je dis souvent "ma chère moitié", histoire de rigoler, parce que c'est un vocabulaire complètement suranné et surtout vachement conventionnel.

Eh ben, depuis ce matin, je me sens un peu dans la peau d'un rescapé de la Grande Guerre a qui on aurait coupé un bras ou une jambe (qui a dit "les couilles"? Qu'il se dénonce).

Je me sens...comment te dire?
Amputée, ouais.
Limite vide.

C'est tellement facile, quand tu vis avec quelqu'un depuis un certain temps, de te couler dans un quotidien presque routinier, de ronronner bien peinard du matin au soir.
Tu te lèves, l'autre est là. Tu vas te coucher, l'autre est encore là.
Tu t'habitues, en somme.
L'Autre devient aussi naturel que l'air que tu respires, parfois il te le pompe même carrément, ton air.

Tu as tendance à oublier un peu facilement qu'il n'y a pas si longtemps, quand tu voyais les photos d'une mini-Elle accrochées au mur de ses parents, avec le petit trou entre ses dents de môme, les traces de ses premières années, les auto-collants "Panini", les quelques Playmobils rescapés, ses croquis d'ado, les peluches mangées aux mites dans son ancienne chambre, ses livres de chevet...quand tu voyais tout ça, tu devenais infoutue de contrôler la putain d'émotion qui te sautait à la gorge.
Ses Oui-Oui, ses Contes de Grimm, ses posters de Pulp Fiction et de James Dean, sa vieille couette, ses premiers livres de droit, étaient autant de petits soldats du sentiment qui partaient à l'assaut de ton coeur d'artichaut et prennaient  inmanquablement ta forteresse en une blitzkrieg à l'issue jouée d'avance.
Et les photos, toutes les photos (surtout celles qu'elle aurait voulu cacher, comme sa bouille de première communiante au brushing "Feux de l'amour"), étaient autant de ricochets dans ta petite mare personnelle.

La routine, con, la routine...qui est passée par là, un p'tit peu.

Eh ben il suffit d'un rien pour te rebalancer tout ça dans ta face.
Une petite semaine d'absence.

Et tout s'écroule, bêtement, même si tu te raisonnes, même si tu t'accroches à ce simple fait aussi imparable qu'un "casse-toi, pôv' con" présidentiel: ça n'est jamais qu'une semaine, bordel, sept petits jours de rien du tout, pas la mer à boire, nom de Dieu!

Ouais.
Mais une semaine sans son odeur.
Une semaine sans sa voix.
Sans sa foutue présence, le truc qui fait que jamais tu ne t'emmerdes, jamais tu te résignes, jamais tu ne touches le fond, même quand t'aurais bien envie de te laisser un peu couler parce que c'est tentant parfois, comme dirait le Maximum Kouette, de se sentir attiré par le fond et de trouver ça presque bon...

Cette pouffiasse me manque déjà.
Presque physiquement.
Comme l'état de manque d'un drogué qui tuerait père et mère pour avoir son shoot.

Du coup, ce matin, quand le balayeur est passé devant ma haie, j'ai eu une impulsion pas du tout contrôlée, qui m'a laissée toute conne: je l'ai interpelé, mon café à la main.

- Bonjour...c'est gentil de mettre David Bowie...
- Je sais pas si c'est "gentil" ou non, en fait je m'en fous un peu, mais tant mieux si ça vous plaît.
- Si, si, j'aime bien votre musique, ça met un peu d'ambiance.
- Dans ce quartier de vieux, c'est rien de le dire.
- Vous voulez un café?
- ...
- Non mais il est déjà fait, hein, je disais ça comme ça...
- Ben pourquoi pas...c'est sympa.

On s'est retrouvés chacun d'un côté de la haie, moi avec mon mug Marge Simpson et lui avec celui de Poupon la Peste (un truc à chier en forme de dauphin, fais-moi penser à le balancer discrètement dans le vide-ordures, tu veux bien?).

On ne s'est pas parlé, aussi con que ça puisse paraître. Il a fini son café, m'a rendu mon mug, m'a remerciée et puis il est retourné à son balai et à sa sono (qui avait enchaîné avec Rebel Rebel, d'où j'en conclus que ce mec est fan de Bowie).

Je me suis pas spécialement sentie mieux, tu noteras.

Mais quand même.



publié dans : Mon moi personnel, profond, du dedans commentaires (15)   
Samedi 3 mai 2008
par l'emmerdeuse ajouter un commentaire


Ma femme se tire.

Elle se casse.
S'arrache.
Elle va voir ailleurs.

Elle sera au Sénégal  demain.
Pour une semaine.

Je suis pas jalouse.
Du tout.
Et je suis pas non plus malheureuse.
Du tout.

D'ailleurs, quand sa copine nous a contactées depuis Dakar, l'autre jour, par webcam interposée, j'ai été ravie d'entendre leur conversation.

Et rassurée, aussi.

- Bon, Val, on a tout organisé pour ton arrivée, on viendra te chercher à l'aéroport et on partira directement dans un appart' qu'on nous a prêté au bord de la mer.
- Chouette, j'suis bien contente.
- Tu sais, ici, il fait 27 degrés, alors surtout ne t'encombre pas de fringues, débardeur et short, ça l'fait.
- Super!
- Ta chambre donnera sur la piscine, et le salon donnera sur  la mer, comme ça t'auras le choix...
- Trop bien!
- Et puis y'a une réserve naturelle pas loin, alors on ira se faire un p'tit safari photo...
- Merveilleux!
- Et sinon l'emmerdeuse, elle va bien?
- Elle est dans la chambre, là, je sais pas si elle t'entend...

Moi, du fond de l'appartement:

- Elle va bien, elle vous entend parfaitement et elle vous EMMERDE!

Voilà.

Je vais pouvoir écrire, passer mes soirées sur le blog si je veux, pondre des centaines de milliers de mots, youpi, et puis me gaver de substances illicites avec mes potes, bouffer des pizzas à m'en éclater la rate et me bourer la gueule autant que je voudrai, et faire tout ça en même temps, dis donc.

Elle est pas belle, la vie?




publié dans : Le Nidouillé commentaires (16)   
Vendredi 2 mai 2008
par l'emmerdeuse ajouter un commentaire




Bon, ok, j'avoue, j'ai vu un jour Le Journal de Bridget Jones.
Bon, ok, j'avoue, je me suis bien marrée.

Le coup de la trentenaire célibataire, un peu enrobée, clopeuse, buveuse, limite boulimique et dépressive au possible, à l'époque, c'était relativement novateur.

Le problème, c'est que c'est devenu un putain de phénomène de mode, vu le carton au box-office, et qu'on nous a littéralement inondés de bons gros nanars qui développent deux heures de platitudes sur les trentenaites mâles qui ont peur de s'engager (mais que quand même ils adorent les gosses, gouzi-gouzi) et les trentenaires femelles qui attendent le prince charmant (et qui, en l'attendant, compensent leur solitude de trentenaire et leur manque de sexe avec du chocolat, ce qui est bien moins bon et qui, en plus, est mauvais pour leur foie).

On appelle ça un concept.

Un concept, tu peux mettre tout et n'importe quoi dedans, du moment que ça cause au plus grand nombre et que ça rapporte du fric (ou autre chose, ça peut servir à faire parler de soi, aussi, ou à se taper des jolies filles, ou bien à publier un bouquin de merde qui tourne autour de ton nombril et de tes expériences sexuelles, demande à Houellebecq, il t'expliquera).

Eh ben les trentenaires, c'est devenu le concept le plus branché de la décennie.

Du coup, ça se décline à toutes les sauces.

Rien qu'au cinoche, tu peux plus te taper un bon vieux navet italo-helvético-germanique sans te fader, pendant quinze minutes, des bandes annonces pourries pour des films tout aussi pourris qui exploitent le filon du trentenaire, et vas-y que je te propose les trentenaires névrosés qui vont chez leur psy, les trentenaires qui n'arrivent pas à grandir, les trentenaires déprimés, les trentenaires bobos qui se séparent devant un bar branchouille et se réconcilient au Festival du Film Altermondialiste, les trentenaires qui m'aiment prendront le train, la Septième Compagnie des trentenaires, les trentenaires si je mens, t'as vu ta gueule de trentenaire, j'en passe et des meilleures.

Eh ben, je ne suis pas une vache à lait, bordel, et toi non plus, si tu fais partie de cette génération que les publicitaires draguent à coup de compilations de merde et de références japoniaises pour trépanés du bulbe.
Crions-le bien fort: Nous ne sommes pas que la somme de tous nos clichés! Halte aux stéréotypes qui voudraient que nous soyons tous, au choix, des célibataires larmoyants qui s'enfilent des litres de whisky et de glace Haagen Dasz pour noyer leur chagrin devant Casablanca, ou au contraire de parfaits petits couples, amateurs de technologie coûteuse et nostalgiques du Club Dorothée, engagés dans la lutte écolo et membres honoraires de je ne sais quelle ONG pour petits bourgeois en mal de déculpabilisation.

Parce qu'en parlant de nostalgie, moi je peux t'en servir une couche, et sans avoir besoin d'aller chercher du côté des chanteurs morts du Jacky Show.

Je t'ai parlé de mes vieux potes?
Et de la maison de notre enfance, dans un trou perdu qui ne dépasse pas les cent habitants en été (ce chiffre diminuant de moitié l’hiver)?

Figure-toi que J’y ai passé la plupart de mes vacances entre mes douze et mes seize ans, à me promener en vélo dans les champs, à griller des saucisses sur un feu de camp le soir, à raconter des histoires de fantômes et à faire les pires conneries, de celles que seuls des mômes de cet âge peuvent inventer (en parlant de conneries, aujourd'hui, la trentenaire héroïne de cinéma serait en tête d'une manif contre le G8, quelque part dans le Tiers-Monde, elle se prendrait des coups de matraque, se retrouverait au poste et tomberait amoureuse d'un beau et ténébreux militant marxiste qui lui déclamerait du Baudelaire depuis sa cellule).

Nous étions toujours une petite bande, souvent les mêmes. Il y avait Ali, Nicolas, Martin et Laure, et Saïd, un petit rouquin de Kabylie qui sentait toujours la menthe. Souvent, le soir, on faisait  un sort à une tonne de spaghettis à la sauce tomate, une spécialité de Louis. La seule, en fait. J’ai l’impression d’avoir grandi en avalant des kilomètres de spaghettis et des litres de sauce tomate.

C’est Ali qui m’a collé mon premier coup de poing, en sixième, pour une histoire de triche pendant une interro de maths (si je chope cet enculé, j'en fais un porte-manteau pour amputés de la Grande Guerre).
C’est Laure qui m’a offert mon hamster, celui que j’ai appelé Cacahuète (il a fini par faire une embolie pulmonaire, t'aurais vu le drame, la mort d'Enzo dans le Grand Bleu à côté, c'est du comique-troupier).

Un jour, dans la forêt, Martin a ramassé un oiseau qui avait l’aile cassée. Je n’ai jamais su si c’était un merle, un étourneau ou un aigle royal.
On l’a mis dans une boîte à chaussures que nous avait donnée le père de Louis, avec du coton pour lui tenir chaud. On lui a donné de l’eau sucrée avec un compte-gouttes. Chacun de nous a pris des tours de garde pour lui tenir compagnie. La nuit, on se levait discrètement pour aller voir s’il respirait encore. Au bout de trois jours, il était toujours là. Comme il ne pouvait pas voler, on l’a ramené à Paris avec nous. J’ai insisté pour le garder chez moi, et il a rejoint mes tortues, mon hamster, mes cochons d’inde et ma grenouille. Le jour où il a battu des ailes sans effort, j’ai appelé tous les copains. On a porté la cage dans un square, solennellement. On a formé un cercle autour, j’ai ouvert la porte et l’oiseau s’est envolé.

J'ai revu Louis, y'a pas longtemps...C’est drôle, c’est toujours le même Louis, avec peut-être un peu moins de cheveux sur le crâne, mais c’est toujours celui avec lequel j’ai fait éclater des pétards en cours de musique (trois heures de colle), mis des punaises sur la chaise du prof de français (quatre heures de colle et un avertissement) et dévalisé la cave à vin de Madame Le Proviseur (trois jours d’exclusion et un avertissement, sans parler d’une cuite monumentale).

Alors je te le redis, ami lecteur:
Le trentenaire n'est pas une poule aux oeufs d'or pour agences de communication et de marketing à la con, ni un poncif pour scénariste en panne d'idées.
Le trentenaire a un coeur, bordel, et même parfois un cerveau.
Et ça va mieux en le disant.

Sur ce, je te laisse, je vais me faire un épisode des Mystérieuses Cités d'Or en écoutant Emile et Images.

publié dans : Tronches de vie commentaires (12)   
Jeudi 1 mai 2008
par l'emmerdeuse ajouter un commentaire

Nurse Ratchet

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Les Eves en Gilles

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