Reviens, Léon...

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Mardi 22 janvier 2008



Manu Larcenet est un enfoiré.
C'est même un salaud.

Sans déconner.
Jamais, oui vous lisez bien, jamais je n'ai versé la moindre larme sur un bouquin, encore moins sur une bédé. A la rigueur, devant un film, et encore, j'ai pas chialé au cinéma depuis E.T l'extraterrestre , et je portais presque encore des couches (non, j'ai pas du tout été touchée par La déchirure ou La liste de Schindler, encore moins par Midnight express, ne parlons pas de La couleur Pourpre, qui m'a fait hurler de rire, ben oui, évidemment, puisque j'ai un coeur de pierre, je me tue à vous le répéter).

Oui, je suis plus une machine qu'un être humain, un peu comme mon maître à penser, Darth Vador.
Et je l'assume très bien.

Alors évidemment, quand je me surprends à sentir mes petits yeux chassieux et globuleux (ça veut rien dire) s'embuer à la lecture d'une vulgaire bande dessinée, tout de suite, je vois rouge.

Parce que ça m'empêche de commencer mon article par "c'est d'la merde" ou "tous des connards", ce qui est quand même davantage dans mes habitudes (et on reconnait là mon légendaire sens de la mesure et mon objectivité mythique).

Donc, Manu Larcenet est un salaud.

D'abord, il me fait chier, à mettre en scène un personnage comme Marco.

C'est vrai, quoi. Marco, il est névrosé à l'extrême, il a des crises d'angoisse qui le conduisent régulièrement aux urgences, il est plutôt à gauche parce qu'il aime bien les gens (même les pauvres et les basanés, ben oui, sinon il voterait Sarkozy), il est infoutu d'avoir des rapports simples avec les femmes, infoutu aussi de parler pour vider son sac, il a du mal à entrer en contact avec son paternel mais il l'adore, il a un con de chat qui s'appelle Adolf (mais c'est pas un nazi) et il ne sait absolument pas où il va.
Marco, il est tellement flippé qu'il fait des malaises dans les chiottes sur le bord des autoroutes.
Marco, il a tellement redouté la mort de ses parents, depuis qu'il est môme, qu'il l'a mise en scène dans sa tête sous tous les angles, histoire d'anticiper et de conjurer la trouille.
Marco, quand il est défoncé, il essaie d'apprivoiser une chouette avec des côtes de porc.
Marco, il se rend pas compte que ça fait deux ans qu'il sort la même vanne toute pourrie à son frangin (et on parle de routine...)

Marco, c'est un peu moi, et ça m'emmerde profondément.

Ma mère à moi aussi, elle s'inquiète pour mon transit intestinal.
Ma chatte à moi (l'animal, bande de tarés, l'animal) on pourrait l'appeler Eva Braun, tant elle est putassière (par ailleurs elle finira très mal, elle aussi).

Il me gave, Manu Larcenet, à brosser des portraits touchants, qui me rappellent forcément quelqu'un, des gueules cassées d'ouvriers qui me ramènent aux mines du Nord, à la France "d'en bas" de mes grands-parents...Une jeune véto qui soigne les z'animaux, qui voudrait bien aussi soigner les blessures existentielles du héros et qui est tellement bien dans ses baskets qu'elle en devient flippante pour quelqu'un d'aussi névrosé que Marco (tiens...Sam Fisher a les oreilles qui sifflent, elle que je trouvais "trop normale" pour être honnête avant qu'elle ne me pacse la bague au doigt), un vieux papi plein de sagesse (genre "Obi Wan Kenobi") mais qui a aussi son côté obscur (genre "Darth Sidious"), et puis les chansons des Clash, les gros pétards, le facho de service (le vrai, celui de la France profonde) suivi comme son ombre par un chien tellement  con et lobotomisé qu'il doit s'appeler Jean-Marie (Le Pen ou Bigard, au choix)...

Et l'emmerdeuse qui sent son estomac se contracter (oui, elle a trop regardé Alien dans sa folle jeunesse) quand elle découvre la fin du premier tome, et qui a envie de se précipiter sur sa meuf, sa moitié d'orange, son z'amour, sa pomme d'api, sa gonzesse, juste pour lui dire, en plagiant Marco, que "tout...tout est mieux avec toi que sans"...

Bon, puisque je me dois de le dire, j'le dis, et pis après je reviens à mes "c'est d'la merde" habituels, parce que je suis pas une sainte, bordel:
Si tu aimes la  bonne BD, si tu as un coeur et pas seulement un portefeuille, si les présidentielles de 2002 t'ont donné envie d'acheter un tube de vaseline, si tu n'es pas fan de Grégory Lemarchal (nous voilà), si tu as un quotient intellectuel suffisant pour ne pas rigoler en regardant Cauet sur TF1, si tu aimes bien les vrais gens, ceux de tous les jours et de tout partout, si, en somme, tu es quelqu'un dont la personnalité se révèle un peu plus complexe que celle d''une huître du bassin d'Arcachon (ou de Cauet, mais c'est un peu la même chose), casse ta tirelire et va t'offir les aventures de Marco en quatre tomes:

- Le combat ordinaire
- Les quantités négligeables
- Ce qui est précieux
- Planter des clous (sortie prévue en mars)

Ceci étant dit, Manu Larcenet, je ne lui dis pas merci (et à cette salope de Mamie Nova non plus, d'ailleurs).

Parce que Manu Larcenet, il m'empêche de râler en paix.
Il me casse ma misanthropie.
Il me réconcilie avec l'humain.

Et ça, c'est scandaleux.

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Lundi 21 janvier 2008


Je ne sais pas si c'est l'histoire des heures sup' non payées, des RTT non pris ou tout simplement un problème de règles douloureuses, masi ça rigole pas, en ce moment, dans les hostos.

Tiens, ce matin, je me pointe au Centre Hospitalier avec un collègue travailleur social (un vrai allumé, celui-là, speed comme un cocaïnomane et accro à la caféine et à la nicotine). 
On vient rendre visite à l'un de nos gars, qui s'est cassé la jambe ce week-end (salauds de pauvres!).

Première étape: L'accueil.
Une rangée de boxes tout neufs, et derrière, une brochette de pouffiasses aussi aimables que des portes de prison (et encore, je suis vache avec les portes de prison, qui ont au moins le mérite de ne pas avoir de code génétique à transmettre pour le plus grand malheur de l'humanité).

- Bonjour, on vient voir monsieur X. Il s'est cassé la jambe, donc je pense qu'il doit être en orthopédie.

La gonzesse, limite obèse, regard bovin, mâche et remâche un chewing-gum qu'elle doit, de temps en temps, coller sous son bureau le temps de répondre au téléphone.

- Mmmm...J'vérifie.

Elle pianote sur son clavier (mâche-mâche-mâche).

- Pas de monsieur X dans le service orthopédie.
Et elle baisse les yeux sur son numéro de Femme Actuelle, nous signifiant clairement qu'on peut aller se faire foutre (mâche-mâche-mâche).

Le collègue et moi, on se regarde. Il me fait signe d'insister, après tout c'est moi l'infirmière, je suis donc censée savoir m'y prendre avec les connasses préposées à l'accueil dans ce hall.

- Excusez-moi d'insister, mais je suis certaine que ce monsieur est ici. Vous pourriez peut-être étendre votre recherche à d'autres services?

Je m'épate moi-même. Tant de courtoisie, un ton neutre voire conciliant, alors que tout ce que j'ai envie de faire, dans l'immédiat, c'est de lui fourrer son magazine dans le gosier et son chewin-gum dans le rectum.
Elle pousse un soupir à faire trembler les murs (et accessoirement, la masse de chairs flasques qui la constitue à 99%). Re-pianote sur son clavier (mâche-mâche-mâche) et me balance, d'un ton agressif:

- Ah ouais. 'L'est en ORL. Marrant, pour une jambe cassée, hin hin! (mâche-mâche-mâche)
- Hilarant. Merci bien.

Deuxième étape: Les paramédicaux.
Dans l'ascenseur, j'essaie d'expliquer à mon collègue que non, on a pas le temps d'aller prendre un café avant de monter, que non, O.R.L ne signifie pas chirurgie esthétique, que non, psychiatrie et othopédie ne sont pas les mêmes disciplines médicales et que oui, il commence sérieusement à me faire chier.
Arrivés dans le service (longs couloirs, odeurs familières, néons blafards, reproductions à vomir de croûtes estampillées "art contemporain"), nous passons dix minutes à chercher une blouse blanche. Finalement, je tombe sur une aide-soignante sortant d'une chambre. Je lui adresse mon plus beau sourire (je dois vaguement ressembler à Bruce, le requin des Dents de la mer).

- Bonjour, je cherche les infirmières.
- 'Savez pas lire? Faut aller là où qu'y a une porte marquée "infirmerie".
- Ben on en vient, mais y'a personne.
- Alors faut attendre.
- Mais elles sont où?
- Z'allez vous asseoir en salle d'attente et pis vous attendez.
- Mais....
- Ouais, ben y'en a qui bossent, alors excusez-moi mais j'ai pas que ça à foutre, moi.

Et elle s'éloigne. Mon collègue a le plus grand mal à me retenir par le cou pendant que j'essaie de courir après la nana pour lui flanquer mon pied au cul.
- Lâche-moi, putain, Ahmed, lâche-moi, j'vais en faire un parapluie, de cette conne!
- Nan, arrête, merde, après ça va faire des histoires et on n'aura même pas le temps de boire un café!

Troisième étape: Les toubibs.
Après avoir chopé une infirmière qui avait l'air encore plus malade que ses patients et qui nous a envoyés sur les roses, après avoir négocié une trève avec sa collègue que je menaçais de planter avec mon Bic quatre couleurs, nous apprenons que pour avoir des infos médicales sur notre gusse, il nous faut descendre en orthopédie (tiens tiens).
Ascenseur, à nouveau. Ahmed me supplie de prendre cinq minutes pour faire une pause-café au distributeur. Je menace de lui casser la gueule. L'ascenseur nous dépose au rez-de-chaussée. Nous traversons tout l'hôpital pour reprendre l'ascenseur qui nous amènera en orthopédie. Devant les larmes d'Ahmed, je cède et lui concède son café et sa clope. Je prends moi-même quatre comprimés de Lexomyl. Re-ascenseur.
On aborde le Saint des saints, un mec en blouse blanche avec une gueule de con. Y'a des médecins, comme ça. Si t'as pas fait toi-même le serment d'Hypocrite, si t'es pas de la Sainte famille, t'es moins qu'un moucheron sur le nez de Carla Bruni.
L'autre nous toise avec le dédain qui sied à son rang pendant que j'explique l'affaire du gusse à la jambe cassée. 

- Oh...Ce type-.

Comprenez: Ce minable à l'allure de SDF qui sentait la bière quand on l'a amené aux urgences.

- Oui, je m'en souviens. Bah, double fracture de la malléole. Bourré comme un coing. Lui ai mis un clou. Sortira dans deux jours.

J'explique à Esculape que notre bon ami est dans une situation sociale particulière, qu'il a quelques soucis avec la Sécu, qu'il ne sera jamais capable de ne pas faire de conneries une fois revenu chez nous avec un plâtre et des béquilles, qu'il va avoir des escaliers à monter vu qu'on n'a pas de chambres en rez-de-chaussée, qu'il a deux maladies graves chroniques, un traitement de cheval, bref, que ça va être compliqué et que ce serait bien s'il avait droit à une tranche de soins de suite et de réadaptation, comme n'importe qui.

- Qu'est-ce que vous voulez que ça me foute? Il est soigné, il a une broche. Il va bien. On va lui filer des béquilles, après ça il se démerde. Et puis il n'est pas à la rue, que je sache. Vous prendrez le relais, c'est fait pour ça, les trucs sociaux. Moi, tout ce que je sais, c'est qu'il me squatte un lit, votre zouave, et que ça m'emmerde. Allez, bonne journée.

Ahmed doit sentir que j'ai de nouveau envie d'enfoncer quelque chose dans un rectum, parce qu'il me presse discrètement la main, genre "keep cool sinon je peux faire une croix sur mon prochain café".

Sur le parking de l'hôpital, Ahmed me dit, d'un air fataliste:
- Hé ouais, c'est l'hôpital qui se fout de la charité...

Je me suis trompée sur ce mec.
En fait, c'est un sacré philosophe.

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