Note pour plus tard...





Le mercredi, c'est la journée "Tchi-tchââââ", en principe.

Ce qui signifie que pas mal de gens se précipitent vers des multiplex à la con, dans lesquels ils payent dix euros leur place, auxquels il faut rajouter cinq euros de pop-corn, trois euros de boisson gazeuse, tout ça pour se retrouver dans une grande salle avec un son Dolby-THX-Digital-Ta Mère, pour voir une grosse merde en version française (ou bien une grosse merde française tout court).

Ahhhh, ces séances de cinoche à Beauf Land, tous les connards du coin venant roter leur Coca devant un navet et se la jouer critique de film!
J'ai donné, moi aussi, j'ai même introduit des hot-dogs et de la bière au nez et à la barbe de l'ouvreuse à l'époque ou y'avait encore des ouvreuses au cinéma...

Remarque, tu as aussi, à l'opposé, les cinémas d'élite, genre MK2 ou encore mieux, salles d'Art et d'Essai du 5e et du 6e arrondissement, dans lesquels se retrouvent les intellos de Saint-Germain-des-Prés afin de glorifier des films serbo-croato-hongrois auxquels ils ne comprendront peut-être pas tout, mais dont au moins ils pourront replacer le titre dans un dîner branché (ceux-là même qui te diront qu'on va au cinéma pour réfléchir, et que tu gauleras en train de se glisser discrètement dans la file d'attente de Piège de Cristal ou de La guerre des étoiles).
Et là aussi, j'ai donné, fallait bien que je tienne mon rang d'élève du meilleur bahut de France (disent-ils) promue à un brillant avenir intellectuel et destinée à faire partie de la Caste enviable des Débiles Supérieurs.

Le cinéma, après tout, c'est fait pour passer un bon moment, avec Bienvenue chez les Chtis ou devant Le décalogue, à la limite on s'en fout.

Plutôt que de se gaver des pubs entrecoupées de séries télés proches du degré zéro de l'intelligence, plutôt que d'écouter des radios de merde qui nous passent en boucle deux ou trois daubes hurlées par des boudins qui bêlent plus qu'ils ne chantent, plutôt que de se triturer les méninges sur des grilles de Sudoku ( pratique sexuelle à la limite de la scatologie), plutôt que de se dire que tout va mal, que c'est la merde, que c'est la faute à la gauche, à la droite, en haut, en bas, et si tu avances quand je recule...

Et si on allait au cinoche?

C'est quand même là qu'on profite du sachet de bonbons de sa voisine de siège pour lui piquer un Haribo et lui voler un bisou...Là qu'on tremble pour Ripley ou qu'on chiale sur les protégés d'Oscar Schindler...Là qu'on se bidonne devant les Monty Python...

Ces vingt-cinq dernières années, j'ai  collecté quelques souvenirs mémorables dans des salles obscures.

Allez, je te refais le coup de la liste, ça fait un long article et ça ne demande pas un grand effort créatif (la dépense intellectuelle, c'est comme le sport: point trop n'en faut).

En vrac, comme ça me vient, sans logique aucune, liste non exhaustive et non-officielle:

- Under Fire
et son cousin Salvador (Ma période "je veux devenir journaliste", mais Jean-Pierre Pernault m'a guérie)
- Enemy Mine ("Touche pas à mon pote" version E.T, c'est beau, c'est linéaire, c'est con, c'est bon)
- The Blues Brothers
- Star Wars (la seconde trilogie n'existe pas, ou alors au fond de mes chiottes)
- Alien (Sigourney Weaver en petite culotte...Caramba!)
- Blade Runner
- La Liste de Schindler
- Nikita (oui, à une époque, Luc Besson faisait des films)
- Mad Max (Mel Gibson, en ce temps-là pas encore encarté à l'Opus Dei)
- Retour vers le futur (Moi aussi j'ai roté mon coca en bouffant du pop-corn)
- Ghostbusters (La preuve...)
- Spinal Tap
- Stand by me
- Easy Rider (vrrrrroum! vroum! Born to be wild!)
- Delivrance (vous ne partirez plus en rando comme avant)
- La forêt d'émeraude (ma période écolo)
- Wolfen (ma période ultra-écolo)
- Outsiders (Coppola et une bande de jeunes encore pas connus)
- Rusty James (Coppola et un gosse, Matt Dillon, pas connu non plus)
- Karaté Kid ("Wax on, wax off" chantonnait Maître Miyagi)
- Breakfast Club
- Furyo
- Monty Python Sacré Graal
("a witch! Burn the witch!")
- The Rocky Horror Picture Show (A voir au
Studio Galande, le temple du Rocky)
- Apocalypse Now (et ils sont encore allés se vautrer en Irak...faut vraiment être con)
- Platoon (On les avait prévenus, pourtant)
- Voyage au bout de l'enfer (mais ils n'écoutent jamais rien)
- M.A.S.H (Ma vocation d'infirmière)
- The Rose (ma période Janis Joplin)
- American Beauty
- Dark Crystal (Les Minimoys peuvent aller se rhabiller et Besson peut aller se faire enculer)
- Beetlejuice (Julien Lepers...ha, non, Michael Keaton)
- Aux frontières de l'aube (premier film de vampires post-moderne)
- Le loup-garou de Londres (premier film de loup-garou post-moderne)
- Gremlins (premier film de gremlins post-moderne)
- Les Goonies (premier film de goonies post-moderne)
- My own private Idaho
- Rencontres du Troisième type (la petite musique au clavier Bontempi)
- Les dents de la mer (voilà pourquoi je préfère la montagne)
- E.T
- When night is falling
- Miracle en Alabama

- Bound
- Birdy (Et depuis, Nicolas Cage et moi, c'est "à la vie, à la mort")
- Lord of War (Nicolas Cage il est quand même fort)
- Peggy Sue s'est mariée (quelle conne, fallait pas...
Je t'ai parlé de Nicolas Cage?)
- A la poursuite du diamant vert (On ne court pas dans la jungle en hauts talons, bordel)
- Ghost (une grosse merde, ce film, mais j'ai appris à faire de la poterie)
- Christine, Fog, Halloween, New York 1997, Prince of darkness, The thing, Ghosts of Mars et - tous les films de John Carpenter (go fuck them, Johnny!)
- Terminator (et je préfère James Cameron dans ce registre, Titanic m'a fait chier à mourir)
- Terminator 2 ("I'll be back", qu'il avait dit)
- La vie est un long fleuve tranquille ("Marie-Thérèse, ne jurez pas!")
- Train de vie
- Torch Song Trilogy
- Woody Allen (je mets pas de titres parce que je les aime tous, même les plus nuls)
- Little Big Man (Kevin Costner peut aller se coller ses plumes dans le cul)
- Tootsie

- La Horde Sauvage (trèèèès sauvage)
- Le Bon, la Brute et le Truand ("le monde se divise en deux, Tuco")
- Vendredi 13 (où sont passés les bons slashers? Arrêtez de nous emmerder avec "Saw"!)
- Pitch Black (qui a dit que la Série B était morte?)
- Fire
- La déchirure
- Indiana Jones (et qui c'est qui va bientôt roter son coca devant le quatrième opus?)
- Les Autres ("Amityville" c'est pour les nains en tutus roses)
- Poltergeist (Raahhh, la scène du steak!)
- Maurice (so gay, so british)
- Rue Case-Nègres (les adorateurs de Césaire, ils l'ont vu, au moins?)
- Le silence des agneaux ("...et un excellent chianti....")
- Voyages
- Le Père Noël est une ordure ("SOS détresse?")
- Pixote
- Collision
- Les fils de l'Homme
- Les Tontons Flingueurs
(façon puzzle)

- Habana Blues
- Pulp Fiction
- Fraise et Chocolat
- Elephant Man
- Le bal des vampires

-Le voyage de Chihiro (et plus généralement, l'oeuvre de Miyazaki, qu'il ne faut pas confondre avec Maître Miyagi)

 

Et pis après je sais plus, franchement, y'en a tellement (même les barbouzeries américaines des années 80 qui repassent en deuxième partie de soirée sur TF1 avaient leur charme, à l'époque).

Quand on est au cinéma, au moins, on n'est pas devant la télé.

Et toi, ami lecteur, mmmm?

T'en as, des films de cul(te) ?


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Mercredi 7 mai 2008
par l'emmerdeuse ajouter un commentaire



Ma fille est décidément formidable.

Voilà quinze mois que je te raconte tout et n'importe quoi, et je viens de me rendre compte que tu ne sais absolument pas comment est née cette petite peste (sauf si tu es déjà venu à la maison, qu'on a pris une bière sur la terrasse et que je t'ai raconté ma vie et mes oeuvres, mais tu n'es pas nombreux sur ce blog à avoir subi cette épreuve).

Ma gosse, j'aurais bien voulu qu'elle arrive en cigogne, mais c'était pas possible, vu qu'en ce temps-là , y'avait un mouvement de grève chez les Ciconia ciconia (famille des Ciconiidés) à cause de l'augmentation du pouvoir des chats (et donc des risques professionnels y afférant) et que donc la CGT (Confédération des Cigognes Travailleuses) bloquait les livraisons tant qu'on ne leur accordait pas une prime de risque substantielle, histoire de travailler plus pour gagner plus et sans risquer d'y laisser des plumes.

Bref.

Moi j'étais bien embêtée, parce qu'avec ma meuf de l'époque, on avait bien envie de se faire livrer.

Je dois te dire que j'étais pas très chaude, au départ, pour le coup de la maternité.
C'est pas que j'avais pas envie de me faire vomir dessus et de passer des nuits blanches à maudire les gosses jusqu'à la centième génération, hein. A la rigueur, ça me posait pas trop de problèmes.
Non, moi ce qui me bloquait un peu, c'est le coup de l'homoparentalité.

Déjà, la parentalité, ça me semblait un peu compliqué, rapport à Freud et tout ça, le Surmoi et le Moi, la construction psycho-affective, la filiation, les gosses qui deviennent des ados et te traitent de grosse nulle avant de s'enfermer dans leur chambre pour jouer à la Wii ou se mater un film de cul.

Tout ça, c'était déjà pas mal flippant.
Mais quand tu rajoutais le fait qu'on était deux gonzesses, eh ben moi, je nageais en pleine incertitude.

En gros, ce que je me demandais, c'était si mon môme allait en chier des ronds de chapeau.
Déjà, avoir une mère Juive et un peu basanée, ça peut poser problème, t'as qu'à voir ce prof qui vient de prendre trois mois de taule pour avoir traité un élève de "bougnoule" et de  "bamboula".
Je me disais, et si en plus il est moche? Et obèse? Et myope comme sa mère?
T'imagines?

- Bouh, Machin il est gros-heu! Et Machin, il est moche-heu! Et Machin, il a des lunettes-heu! Et Machin, IL A PAS DE PAPA-HEU!

Il aurait plus manqué que Machin se retrouve avec un strabisme divergent et un pied-bot, tiens, et pourquoi pas un bec de lièvre.

Donc, ça me faisait un peu flipper, quand même.

Je dois te dire que dans le dedans très profond de mon moi personnel, j'ai jamais considéré qu'avoir un gosse est un droit absolu. Je sais bien qu'on se reproduit à tire-larigot depuis des millions d'années, je sais bien que Dame Nature a prévu les espèces pour qu'elles se perpétuent, mais bon, je me suis toujours dit qu'il y avait un sacré paquet de connards qui auraient mieux fait de s'abstenir (t'as qu'à visiter des foyers DDASS pour t'en convaincre).

Du coup, tu penses bien que moi, j'étais pas sûre du tout de pouvoir décider comme ça que mon marmot débarquerait dans une société déjà pas franchement portée sur la tolérance, avec en plus une petite particularité, un petit truc spécial, oh, trois fois rien: L'absence de père.
Surtout qu'un papa, ben ça peut servir, quand même, c'est pas juste un cliché de beauf qui emmène son fils jouer au foot, un papa. Moi, malgré tous les contentieux que j'ai avec le mien (et qui n'en a pas?), je serai malheureuse comme les pierres le jour où il viendra à casser sa pipe (même s'il ne fume que le cigare).

Alors je peux te dire qu'avant de me lancer, je m'en suis fadé, des études psycho-machin-truc, des bouquins, des témoignages et même des émissions de télé à la con.

Bon, je te passe les détails, parce que ça me prendrait une semaine et que toi, tu finirais par te barrer sur Au Féminin.com ou sur Monjolicul.fr histoire de changer d'air.

En tout cas, on a finalement décidé de se faire aider par les Belges, qui ne sont pas que les inventeurs du chocolat, de la bande dessinée, des moules-frites et de la zizanie régionaliste et linguistique.

Donc, les Belges ont remplacé les cigognes (qui faisaient grève, tu te souviens?) et je me suis très vite retrouvée dans l'état d'un hippopotame ayant un sérieux problème de Thyroïde (j'aurais pu faire la doublure de l'orque dans Sauvez Willy et t'y aurais vu que du feu).

Quatre ans plus tard (je te la fais courte, encore, sinon tu vas bientôt te retrouver sur le blog de Christine Boutin juste par esprit de revanche), me voilà donc avec une gamine sur les bras.
Une gamine toute mignonne, hein.
La crème des mini-pouffes.

Qui me sort, l'autre jour à table:

- Tu sais, des fois, je pense à mon papa.

Je reviens en arrière deux secondes, pour pas que tu te sentes trop largué: ma môme, je lui ai toujours dit qu'elle avait un père, même si ma copine de l'époque, ça lui plaisait pas trop. Elle aurait préféré qu'on lui en parle pas, mais là-dessus j'ai été intraitable, d'abord parce qu'on a tous un père, merde, et ensuite parce que sinon, on risquait de la voir finir catho intégriste, à manifester derrière le professeur Xavier Dor, convaincue de l'existence de l'Immaculée Conception et collectionnant ces horribles boules à neige à l'effigie de la Vierge Marie.
Et ça, c'était pas possible.

Et d'ailleurs, ma copine de l'époque, elle voulait pas qu'on parle de père, mais elle voulait pas non plus s'occuper de la gamine, en fait. Elle m'avait dit qu'elle voulait un môme, sauf qu'elle avait pas précisé qu'elle le voulait silencieux, immobile, le genre qui ne dérange surtout pas, pour lequel on ne se lève pas la nuit, mais qu'on peut quand même exhiber aux potes quand ils viennent à la maison en clamant fièrement qu'on a bravé des tabous terribles pour devenir un parent comme les autres. Le genre de môme qu'on peut poser dans un coin et ressortir quand on en a envie, le genre de môme
en plastique avec "Made in China" gravé sur le pied gauche, quoi.

Donc, l'autre soir, Poupon la Peste me sort ça, qu'elle pense à son papa.

On en a souvent parlé, de son papa, dès qu'elle a été en âge de me poser la question, en fait, et je lui ai toujours dit que même si on savait pas qui c'est (moi je n'ai entrevu qu'un tube à essai décongelé, ça le fait moyen, comme image paternelle), c'était sûrement un mec très gentil, vu qu'il avait donné sa p'tite graine pour qu'on me la mette dans le ventre (et je le pense sincèrement, parce que le don de sperme, c'est comme le don d'ovocytes, un putain d'acte de générosité gratuite).
En plus (mais ça, je lui dis pas encore), figure-toi que la procédure, là-bas, oblige le mec à signer un document dans lequel il reconnaît savoir et accepter que sa "paillette" (j'adore ce mot) puisse servir à un couple de nanas. Donc pour moi, ce type est, en plus, suffisamment ouvert d'esprit pour ne pas être con.

Ma gosse, elle a tout de suite capté que dans la plupart des cas, dans une famille, y'a un papa et une maman. Ses potes d'école, la télé, le cinéma, tout lui renvoie cette vérité-là, et elle l'a complètement intégrée (même ses monstres en plastique à deux balles sont organisés en familles papa-maman-bébé, des familles de monstres, ah, je suis fière de ma fille, plus tard elle sera digne de la Famille Addams et on se fera des soirées d'enfer avec l'Oncle Fétide et le Cousin Machin, et la Chose fera le disc-jockey).

Mon têtard, quand on en vient à parler de familles et de parents, elle nous sort tranquillement:

- Moi, j'ai une maman et une Val. Et j'ai deux papis et deux mamies. Et j'ai Doudou.
(Le coup de Doudou, on s'en passerait bien, remarque, parce qu'il pue, elle a jamais voulu le laver mais elle nous le fourre sous le nez à la moindre occasion)

Tout ça pour te dire que pour finir, quand la gamine m'a sorti ça, je lui ai demandé:

- Et tu le vois comment, ton papa?

Moi je voulais dire: physiquement, tu l'imagines comment?
Mais elle m'a fait un grand sourire et elle m'a répondu, la tronche toute barbouillée de chocolat:

- Ben...Avec mon coeur.

Ah...putain...
C'est ma fille.


publié dans : Poupon la Peste commentaires (41)   
Mardi 6 mai 2008
par l'emmerdeuse ajouter un commentaire



L'autre matin, il m'est tombé dessus une mauvaise surprise (tu me diras, c'est pas la première fois).

Je me pointe à neuf heures au Centre de Loisirs où j'abandonne Poupon la Peste tous les matins, avec cette satisfaction du devoir accompli et ce soulagement de mère indigne qui ferait honte même à Eddie Monsoon.

Et là, je tombe sur les dames de service (tu sais, ces femmes que personne ne remarque et dont la plupart des parents ne connaissent pas le prénom, même à la fin de l'année) assises sur un petit muret en pierre, en train de griller une clope.

Emmanuelle, Jocelyne et Brigitte.

Jocelyne, c'est la préférée de ma gosse, because elle a deux chats et comme elle habite dans l'école, les félins sont vachement accessibles, alors les séances de torture animalière sont fréquentes et particulièrement pénibles (t'as déjà vu un chat siamois avec des barettes et des chouchoux sur la queue? Et un persan avec des couettes?)

- Ben...Qu'est-ce que vous faites là?
- Ben...j'amène ma fille.
- Ben...z'êtes pas au courant?
- Ben...à vrai dire, non.
- Ben...c'est fermé, aujourd'hui, on a regroupé les mômes à l'école Machin.
- Ben...je savais pas...
- Ben...c'est bien bête, parce qu'à pied, vous en avez pour vingt bonnes minutes, et qu'après neuf heures ils prennent plus...
- Ben...putain de bordel de merde.

Et me voilà plantée comme un navet, la gamine et son ours puant au bout du bras, le sac à dos plein de jouets à la main, la trotteuse de ma montre me rappelant que je dois être au boulot dans trois minutes.

Misère de misère, me dis-je, que faire?

- Choupi, j'ai une idée qu'elle est d'enfer, dis donc! Tu sais quoi? Tu vas venir au travail avec maman!

Choupi, elle s'en tamponne le coquillard, vu qu'elle vient de repérer un escargot rescapé de la dernière averse qui se fraye péniblement un chemin à travers les brins d'herbe de la cour en laissant une immonde traînée de morve gluante dans son sillage.

- Rhôôôô, t'as vu? Mon ami l'escargot! Attends, je vais l'aider à traverser jusqu'au jardin!
- Mais cours pas, putain, cours pas, fais gaffe, tu vas...

CRAAAC.

- Maman? Je crois que l'escargot est malade...

Maman est légèrement stressée, maman est à la bourre, maman n'en a rien à foutre, de la purée de mollusque que sa Godzilla de fille contemple tristement, pourquoi il a fallu que ma gosse soit précoce au niveau du langage et du quotient intellectuel et qu'elle soit à ce point retardée sur le plan sportif, bordel!

- Maman, je crois que mon ami l'escargot, il est un peu mort...

Bien vu, Sherlock, bien vu, il a reçu l'équivalent de quarante immeubles de six étages sur la gueule, donc forcément, oui, il est un peu mort, c'est mathématique.

Mais je sens poindre les larmes, là, et ça m'arrange pas, pas du tout, même, parce que comme je te l'ai déjà dit, je suis stressée, je suis à la bourre, et j'angoisse déjà à l'idée de plonger ma gamine dans les eaux troubles et nauséabondes du Foyer où je bosse, avec tous ces paumés qui fument leurs clopes et cuvent leur gros rouge...

- Oh! Regarde, Choupi, une coccinelle!

(Je te donne ce truc, parce que je suis d'humeur magnanime: quand un gamin est sur le point de te faire une crise, une seule solution: la di-ver-sion. Et ça marche aussi quand le gamin commence à te poser des questions chiantes sur comment on fait les bébés et que t'as pas envie de t'étendre sur les abeilles et les fleurs).

- Où ça? Où ça?
- Là, sur la p'tite feuille.
- Ahhh ouiiii, ayé, je la vois!
- Elle est jolie, hein? Allez, on y va, maintenant.
- Attends, ze vais l'attraper!
- NAN! Tu l'attrapes pas, bordel! Heu...elle a besoin d'être libre, tu vois, elle serait malheureuse si tu l'enfermes dans tes mains (surtout qu'elle ferait pas long feu, douée comme t'es, tu m'en ferais une putain de galette rouge et noire)...
- Ah bon?
- Ben oui, faut pas capturer les animaux sauvages, faut les laisser en liberté.

Et c'est la championne de l'épinglage de papillons, la terreur des sauterelles, la reine de l'asséchage mortifère de gastéropode qui te le dit.

Nous voilà donc parties par les petites rues ensoleillées et parfumées au lilas (je te plante le décor, façon bucolique et printanière, histoire de t'aider à te représenter ces quelques centaines de mètres parcourus entre l'école, haut lieu du savoir et de la culture, et mon lieu de travail, haut lieu du bavoir et de la biture).

Arrivées au boulot, étonnement du nouveau p'tit mec qui nous sert d'agent d'accueil.

- Wahhhh, c'est ton fils?
- Non, c'est ma fille (et je brûle d'ajouter "tête de pine", mais je me retiens)
- Ah pardon, on dirait un p'tit garçon...elle est trop mignonne!
- C'est ça, c'est ça.

Premier étage.
Le poulailler.
Oui, parce que dans le social, la majorité des travailleurs  sont des travailleuses (sociales). Et dans la famille des travailleuses sociales, tu peux piocher les trentenaires façon Bridget Jones, les alcooliques, les dépressives, les dévouées jusqu'à la mort, les recalées de fac de psycho, les épouses modèles, les mères de famille neurasthéniques...et quelle que soit la catégorie, ça ne change rien, le bruit de fond reste le même, à fortiori quand tu ramènes un lardon à couettes dans le sérail: ça glousse.

- Ohhhhh mais qu'elle est mimi!
- Houuuuu, mais qu'elle est jolie!
- Boooonjouuuuur, toi!
- Gouzi, gouzi, ouh ouh, bip bip!

Évidemment, l'autre pomme, ravie de l'accueil et de se retrouver au centre de l'attention, elle en rajoute une couche, elle se pavane, elle montre ses p'tites dents plantées au milieu de son sourire à 100 000 volts, elle remue du popotin autant qu'elle peut, et ça glousse de plus belle, maintenant j'ai l'impression d'être encerclée par un troupeau de dindes hystériques.

- Bon. Mesdames, excusez-nous, hein, pardon...voilà...pardon...on voudrait passer...pardon...PARDON, BORDEL!

Le couloir qui mène à l'infirmerie est sacrément long, long comme un jour sans pain, long comme un quinquennat sarkozyen ou comme une séance chez le dentiste. Et tu ne peux pas éviter le bureau de Big Boss.
Dont la porte est toujours ouverte.

- Salut, chef...

Rapide coup d'oeil avant de se replonger dans sa paperasse.

- B'jour.

Sursaut. Il relève brusquement la tête. Crispation de la mâchoire.

- Qu'est-ce que c'est que ça?
- Ben, une petite fille.
- Prenez-moi pour un con, aussi.
- J'me permettrais pas, vous me connaissez...
- Qu'est-ce qu'elle fait là, votre gamine?
- Pas de garderie. Soit je la garde avec moi, soit je prends ma journée.
- ...
- Ne me regardez pas comme ça. Je m'en serais bien passée aussi.
- (grommelle grommelle grommelle)

Et c'est là que la môme nous prend tous les deux par surprise.
Elle me lâche la main et entre dans le bureau comme si elle y était chez elle, tranquille comme Baptiste.
Elle file droit vers mon chef de service.
Lui fait son plus beau sourire.
Contourne le bureau Ikéa et se jette à son cou.

- Bonjour, le Chef!
- Greuh?
- Ze te fais un bisou.
- ...
- Il est zoli, ton ordinateur.
- (grommelle grommelle grommelle)

Elle descend de ses genoux, sur lesquels elle était perchée (plus facile pour atteindre la joue glabre et rebondie du monsieur) et repart en trottinant vers moi.
Big Boss l'interpelle:

- Hep, toi!
- Vouiiiiii?
- Viens un peu par ici.

Et comme ma fille est quand même vachement chouette, elle retourne sur ses pas sans hésiter une seconde, se plante face à lui, et elle attend.

Le gros bonhomme se penche en avant et lui claque un bécot sonore et, finalement, tout joli.

- Moi aussi, j'avais envie de te faire un bisou.

Pince-moi, je rêve, parce que c'est un embryon de sourire, que je vois se dessiner sur sa face lunaire d'administrateur en costard-cravate.

Voilà.
Paul Valery a écrit: Un chef est un homme qui a besoin des autres.

C'est pas faux.





publié dans : Poupon la Peste commentaires (22)   
Lundi 5 mai 2008
par l'emmerdeuse ajouter un commentaire

Nurse Ratchet

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Les Eves en Gilles

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