Mardi 25 mars 2008
Je le savais, que c'était pas une bonne idée de reprendre le boulot après un week-end de trois jours.
Je le savais.
Et pourtant je me suis pointée à 13h, comme tous les mardis.
Conne que je suis.
A 13h15, Ahmed a balancé un sac dégueulasse sur mon bureau.
- Te gêne pas, surtout, hein...Fais comme chez toi...
- Tu peux jeter un oeil?
- T'es malade, toi! C'est plein de truc dégoulinant non identifié, plein de cendre froide et de mégots, et ça pue autant qu'un cadavre d'Homme des Sables décomposé sur une dune de Tatooïne!
- J'ai pas compris...?
- Ou bien...non...ça pue autant que la gueule de l'immonde et tout-puissant Sarlak, qui vous digère lentement pendant mille ans. Mouahaha!
- Ben quand t'auras fini de te faire marrer toute seule, tu regarderas bien ce qu'il y a dedans, parce que c'est ce qu'on retrouvera dans l'estomac de monsieur G pendant l'autopsie, connasse.
Autopsie...?
Monsieur G...?
CONNASSE ???
Ni une, ni deux, je me précipite au troisième étage du Foyer (je vous ai dit qu'il n'y a pas d'ascenseur?) avec mon pauvre tensiomètre tout pourri que dedans il va falloir remettre des piles si on veut qu'il continue à prendre la tension des gens comme il faut.
Monsieur G, je le connais, je l'aime bien.
Encore un mec qui a tout loupé, même sa première tentative de suicide (il s'est balancé sur une voie désaffectée, ce con, il a attendu un métro pendant deux heures, et comme il ne se passait rien, eh ben il est parti se bourrer la gueule à Pigalle).
Un mec qui a fait un peu de taule, qui n'a pas vu sa femme depuis vingt ans, qui a appris y'a deux mois qu'il avait un fils, que ce fils était en prison, qu'il avait aussi une fille illégitime et que cette fille venait de se jeter par la fenêtre du dixième étage.
Ouais.
Sur ce coup-là, je le comprends.
Y'a de quoi être un tout petit peu au bout du rouleau.
Dans sa chambre, je trouve le bonhomme affalé sur son lit, la bave aux lèvres, puant le whisky et la transpiration.
Il s'est bouffé trois boites de somnifères, deux tablettes d'anxiolytiques et un paquet d'anti-ulcéreux.
Avec une demi-bouteille de gnôle.
-Monsieur G? Oh là, faut me regarder, on s'endort pas! Ouvrez les yeux, bordel!
(J'ai toujours rêvé de dire ça, c'est une réplique absolument culte qu'on a entendu cent fois dans Urgences et dans New York 911).
- J'appelle les pompiers, le quitte pas des yeux, Ahmed!
(Oui, là ça fait tout de suite moins héroïque, hein? "J'appelle les pompiers"...)
Redescendre jusqu'au premier étage (je vous ai dit qu'il n'y a pas d'ascenseur?) et se ruer sur le téléphone.
Ne pas se planter.
Les pompiers, c'est le 18.
Et allez savoir pourquoi, pendant que la douce voix de "Miss Caserne 2008" me sussure tendrement que j'ai demandé les Pompiers, surtout ne quittez pas, moi j'ai en tête l'horripilant "118 - 218" et ses deux débiles mentaux clonés sur Véronique et Davina.
13h30, arrivée des héros (les vrais, ceux en uniforme bleu et godasses militaires bien cirées). On peut dire ce qu'on veut, mais les pompiers sont vachement rapides.
Ils grimpent au troisième à petites foulées sportives (je vous ai dit qu'il n'y a pas d'ascenseur?) et on sent tout de suite le professionnalisme des sauveteurs chevronés:
- Putain, mais il pue, votre mec!
- Ben ouais.
- Bon, monsieur...c'est quoi son nom?
- Monsieur G.
- Monsieur G, allez on se bouge et on ouvre les yeux, hop hop hop, Francis tu me passes la lampe, Marcel tu m'prends une tension, mademoiselle vous vous écartez de là qu'on puisse bosser, merci! Qu'es-ce que ça pue...
C'est à ce moment-là que mon bonhomme entrouvre les yeux, se met à grogner comme un grizzly et balance mollement ses poings dans tous les sens en demandant qu'on lui foute la paix.
- Il est vaillant, pour un suicidé, votre type.
- Oui, c'est pas faux.
- Z'êtes sûre qu'il a avalé absolument tous ces cachetons?
- C'est-à dire que j'en sais rien, si vous voulez, il est pas précisément descendu me voir avec pour me demander la permission.
- Arf! Z'êtes une comique, vous!
- J'adore rigoler.
Une perfusion et trois baffes plus tard, ils m'embarquent mon type sur un brancard et s'engouffrent dans les escaliers (je vous ai dit qu'il n'y a pas d'ascenseur?).
A 14h15, j'alpague le stagiaire et je lui extorque cinquante centimes sous la menace d'une seringue sans aiguille mais remplie d'eau.
A 14h17, je prends mon premier café.
A 14h20, y'a pas, faut que je me détende un minimum, je déboule dans le bureau de ma collègue et copine Titi en donnant un grand coup de late dans la porte.
- Salut pouffiasse, c'est la Saint Watoo-Watoo!
Et je braille "Wattoo-Wattoo, toi qui vois tout, tu es partout sur notre Terre, tout va comme ci comme ça chez les bons Zwas".
(.......)
Faut que je pense à changer de boulot.




